Profitant de deux dates anniversaires proches l’une de l’autre, sur le calendrier, le 1er et le 6 Novembre, correspondant respectivement au déclenchement de la lutte de Libération nationale et de la mort au combat d’Abderrahmane Mira, l’Association AAJ de Tazmalt a mis en place plusieurs activités ludiques, sportives, culturelles et historiques, pour rendre hommage à l’un des héros de l’Algérie révolutionnaire. L’intitulé de cette deuxième rencontre est significatif de cette ambition : “Semaine pour la connaissance du Mouvement national”.
La semaine a commencé par un tournoi de football en catégorie minimes ayant vu la participation de huit équipes, compétition finalement remportée par l’équipe de M’Chedallah, qui a battu le SRB Tazmalt en finale.
Un concours de connaissance sur le Mouvement national doté de trois prix (ordinateur, télévision, téléphone portable par ordre d’importance) a été organisé et a vu la participation d’un millier de personnes. Le siège de l’AAJ a mis en place dans ses locaux deux expositions : une galerie de photos de chouhada et l’iconographie et archives parcellaires d’Abderrahmane Mira, tandis que dans une salle fermée, Smail Metmati a étalé son talent artistique par une dizaine de tableaux en calligraphie tamazight, la première en son genre en Algérie.
Quant à l’animation des conférences à propos de l’événement, le programme est conçu de telle sorte que des sujets ayant trait au Mouvement national, en plus d’Abderrahmane Mira, soient abordés. C’est ainsi qu’Oulebsir Madjid, universitaire, lors de la première journée (le 4 novembre) a scruté “Le Mouvement national à Tazmalt et Ath Mellikèche avant 1954”. Beaucoup de vieux se sont remémorés avec émotion le souvenir de Larbi Oulebsir, responsable régional du PPA/MTLD, disparu le mois de juillet 1955 dans le Rif. Liquidé son corps n’a jamais été retrouvé. Précurseur du patriotisme à Tazmalt et dans les vallées de la Soummam et du Sahel, Oulebsir Larbi fait partie, à son corps défendant, du camp des perdants car resté fidèle à Messali. Il est pourtant mort bien avant les affrontements entre le Fln et le Mna. Peut-être était-il la première victime d’une lutte fratricide, qui a coûté la vie à des milliers de militants et de combattants des deux camps. Les jeunes qui ont assisté à cette première conférence ont découvert avec surprise la complexité du Mouvement national : son cheminement, sa crise, son éclatement, et enfin, la rivalité exercée avec la force des armes par les deux camps. En dehors de cet aspect, l’on a appris le rôle majeur de Tazmalt à travers la région dans l’éveil de la conscience nationale. Cette conférence a été agrémentée par la présence de deux militants de l’époque : Kaddour Larbi et Boudraa Arab, derniers survivants de la section de l’Os de Tazmalt, démantelée au mois d’avril 1950. C’est d’ailleurs à cause de cette affaire qu’Abane Ramdane a été arrêté alors qu’il ne faisait pas partie de l’Os. Il venait certes à Tazmalt mais pour donner des cours de formation aux militants de l’aile légale. Boudraa Arab a évoqué son séjour en prison à Bgayet d’abord, avec l’ensemble des prisonniers de “l’affaire de Bougie», dans les maisons carcérales de France où le groupe initial fut fractionné en plusieurs sous-groupes. Il a relaté avec précision les venues à Tazmalt de leur responsable régional, en l’occurrence Mohamed Boudiaf, alias Vougharvalène (l’homme aux tapis).
Cette première journée s’est terminée par la diffusion d’un film documentaire, réalisé par Salim Aggar, à propos des prisonniers français de l’Aln. René Rouby, instituteur français de l’époque, enlevé par l’Aln, raconte avec franchise et objectivité son incarcération dans l’Akfadou et sa libération et celle de ses compagnons d’infortune par Abderrahmane Mira. Il restitue avec une grande émotion le discours prononcé par ce dernier avant de les libérer quelques jours après. Le documentaire a rencontré un franc succès.
Le lendemain, deux autres conférences ont été animées : l’une, le matin par le secrétaire général de l’Onm de Bgayet, Smail Ali Ouchouche, intitulée : “L’histoire du bataillon de la Wilaya III aux frontières”; la deuxième, dans l’après-midi, par Tarik Mira ayant pour titre : “Qu’est le corps d’Abderrahmane Mira devenu ?”.
Ali Ouchouche a narré dans le détail, la formation de ce bataillon préservé comme tel. L’année 1960, le colonel Boumèdiene, désigné chef d’état-major, avait fusionné et mélangé tous les bataillons des autres wilayas à l’exception du 29e issu de la Wilaya III. Membre de ce corps, Ali Ouchouche a raconté comment au mois d’août 1959, en plein opération “Jumelles», Abderrahmane Mira l’avait envoyé comme porteur de deux courriers : l’un, destiné à Mohammedi Saïd, chef d’état-major Est ; l’autre à Krim Belkacem, ministre des Forces armées. Grâce à cette mission, il a pu se soigner sur place et intégrer le 29e bataillon.
Quant à Tarik Mira, il retracera le parcours personnel et l’itinéraire militant et combattant de son défunt père, travail appuyé sur des archives inédites rapportées du fort de Vincennes (Shat-service historique de l’armée de terre) où sont entreposés nombre de documents relatifs à la lutte de Libération nationale. Il a rapporté notamment la photocopie de la lettre envoyée par le colonel Amirouche, le 21 mars 1959, au Conseil de la Wilaya III, désignant Abderrahmane Mira intérimaire. Cette missive a été retrouvée sur le cadavre d’un certain Ramtane, secrétaire de Mira, tué au combat, à Ayth Hamdoun, le mois de mai 1959. Une autre trace du même courrier est retrouvée dans le journal de marche d’Amirouche à la même date (21. 03. 1959).
Puis, il aborde le thème central de sa conférence, à savoir la disparition de la dépouille mortelle du chef de la Wilaya III historique, depuis le 7 novembre 1959, le jour de son exposition au public, à Taghalat, le village de Mira Abderrahmane. Il fait état de ses recherches inabouties auprès des militaires qui ont opéré à Akbou : Treguer, officier ayant dirigé l’opération qui a tué Abderrahmane Mira, Lablancherie et Jimenez, respectivement chef et chef adjoint du 2e Bureau. Il a souligné également des soutiens de militaires français à la retraite qui l’ont aidé dans ses recherches. Il a annoncé la poursuite de sa démarche.
Des échanges passionnants ont eu lieu. Des souvenirs ont afflué d’autant que des compagnons d’armes d’Abderrahmane Mira, au nombre de trois – le colonel Abdellah Delles, Ali Bounadi et Kaci Imoukrane – ont tous, évoqué leur première rencontre avec ce héros. Kaci a même dîné avec le chef de la Wilaya III, la veille de la mort de celui-ci. Il avait entendu, impuissant, au loin, le déchirement du silence par des grenades et des rafales de fusil qui allaient emporter le colonel Mira Abderrahmane dans le monde des morts. C’était le 6 novembre 1959, vers 16h00, au confluent des rivières des Ayth Anane et Ayth M’quedem, près du Col de Chellata, où le général Challe avait installé le fameux Pc Artois pour diriger l’opération “Jumelles”.
Le public a montré beaucoup d’intérêt aux conférences-débat, confirmant la soif des citoyens à mieux connaître leur histoire et à se la réapproprier. Tarik Mira a insisté sur le fait qu’il faut sortir de la légende et des mythes afin de passer les événements et les acteurs au crible de la critique historique afin de faire rentrer ceux ci définitivement dans l’Histoire. L’épopée de la lutte de Libération, phare de la décolonisation, suffit à elle-même et n’a pas besoin d’excès ou d’exagération.
Les activités de ces IIes rencontres se sont terminées le lendemain, le 6 novembre, à 21H00, par un gala animé par le groupe Inasliyène. Rabah, le leader du groupe a gratifié le public tazmaltais de chansons inédites jamais présentées devant un public. Ce dernier a fort apprécié en lui réservant un standing ovation à la fin de son spectacle.
Dans la matinée, un déplacement fut organisé sur le lieu où est tombé au champ d’honneur Abderrahmane Mira. Une levée des couleurs suivie d’une présentation d’armes a eu lieu en présence des autorités civiles et militaires, notamment de Saïd Abadou, SG de l’ONM, qui a prononcé un discours de circonstance, et le wali de Bgayet. Le lendemain, le 7, un autre hommage a été rendu au défunt chahid par la Maison de la culture de Tizi Ouzou. C’est là une première qu’il faut saluer.
C. P.
