La célébration de Yennayer a toujours bénéficié d’une attention particulière en Kabylie. Coïncidant avec les jours les plus froids de l’année, le nouvel An Amazigh réclamait des plats et faisait dire des poésies en rapport avec la saison et avec la vie sociale et économique menée dans cette contrée.
Le dîner de Yennayer, où la basse-cour de chaque foyer se trouve “soulagée’’ de quelques volatiles, convoquait frères, neveux, sœurs, grands-parents, enfin presque toute la “lignée’’ vivante de la famille. Aux morts, il est dédié des paroles de bénédiction et des…parts de nourriture bien identifiées dans l’écuelle collective. Les contes récités par les vieilles femmes à propos de la mythologie de Yennayer ameutent tous les enfants de la maison. La sévérité des hivers d’antan- épaisse couche de neige, grêle, vent, tonnerre- ajoutait sa note de mystère et de charme à ces soirées de fête et d’opulence.
De génération en génération, les cérémonies de célébration de Yenneyer perdaient de leur faste et de leur solennité jusqu’à faire sentir le danger de l’oubli. Cependant, les luttes pour la consécration de l’identité amazigh au cours des années quatre-vingt du siècle dernier a fait remonter en surface l’ensemble des rites et des rendez-vous festifs que la société avait l’habitude de célébrer. Yennayer était propulsé à une nouvelle vie par la dynamique sociale et culturelle qui gagnera la Kabylie. Des villages et des associations organisent des fêtes collectives, des galas et des soirées pour reconvoquer la mémoire historique.
En fait, Yennayer est célébrée traditionnellement dans toute l’Algérie sans que l’événement ait bénéficié d’un traitement médiatique. Bien au contraire, pendant le règne du parti unique, tout a été fait pour escamoter cette vérité historique. Lorsqu’il arriva aux médias d’en parler, c’était pour en caractériser la Kabylie dans un ‘’folklorisme’’ de mauvais aloi faisant du nouvel an berbère presque une tare.
C’est pendant les festivités d’Irad célébrant au début des années quatre-vint du siècle dernier Yennayer, le nouvel an amazigh, sur les coteaux de Beni Senous, dans la wilaya de Tlemcen, que j’ai pris la pleine mesure de l’étendue géographique de cette fête. Au bord du lac du barrage de Beni Bahdel dans lequel jouaient les reflets des arbres alentour et se miraient les tenues carnavalesques des ‘’gladiateurs’’, des foules bigarrées se livraient à des scènes ludiques marquées par de fortes symboliques, à des joutes oratoires, mêlant le berbère et l’arabe, et à des cérémonies propitiatoires convoquant une mythologie venant du fond des âges. Le faste des agapes par lesquelles se clôt la cérémonie reste dans les souvenirs pendant les douze mois de l’année.
L’Algérie profonde et réelle, le pays historique et les repères culturels établissant la permanence du fait berbère en Algérie sont là. Ils ne sont surtout pas dans les parades officielles lesquelles, outre leur inanité entraînent des charges onéreuses rendues possibles par la grâce de la rente.
La Dépêche de Kabylie a fait le serment de s’éclipser pendant la journée de Yennayer, et ce, depuis sa fondation. Cette absence fait office d’une véritable présence tant est forte la symbolique et puissante la portée de Yennayer, premier jour de l’année berbère. Ce jour est sans doute l’élément immatériel le plus fédérateur de la mémoire berbère nord-africaine puisqu’il remonte au 9e siècle avant la naissance du Christ et qu’il est célébré dans tous les foyers algériens aussi bien berbérophones qu’arabophones. C’est une partie de la mémoire algérienne qui représente assurément la ‘’couche d’assise’’ la mieux constituée de l’être national qui remonte à de fastes moments historiques peu diserts sous d’autres cieux.
Si le calendrier des fêtes légales ne le prend pas encore en charge, ce n’est pas en tout cas faute d’être assumé et revendiqué par une large frange de la population et du monde associatif.
D’autres peuples de la planète tiennent encore jalousement à leurs calendriers spécifiques malgré la volonté d’hégémonie du calendrier grégorien considéré à tort comme une norme universelle. Iraniens, Pakistanais et Chinois nous en donnent un bel exemple.
Entre Yennayer et les autres festivités officielles- aussi fondées et aussi bénéfiques qu’elles puissent être-, il y a au moins une différence de taille. Alors que, par exemple, les manifestations organisées en grandes pompes par les pouvoirs publics revêtent un cachet de haute solennité mobilisent d’immenses fonds publics et mettent parfois en présence des délégations étrangères de plusieurs pays, la commémoration du nouvel An amazigh est principalement pris en charge par la société aussi bien dans son aspect domestique, historique et intimiste, que dans son aspect festif et ‘’intellectuel’’. De la Kabylie aux Aurès, de Ouled Naïl à Beni Senous, les populations, dans un élan naturel et authentique, se plient à la tradition en organisant cérémonies ludiques et agapes pour accueillir le jour qui appose la marque la mieux sigillée dans la mémoire ancestrale des peuples de l’Afrique du Nord. Le ludique se mêle à l’histoire pour mieux fertiliser la mémoire collective sans que cela fût décidé par un quelconque décret. Depuis plusieurs années, des partis, des associations et des hommes de culture ont tenu à revendiquer un statut officiel pour cette journée de façon à la déclarer chômée et payée au même titre que le 1er janvier et le 1er Moharrem. Ce ne serait qu’une réparation d’une injustice et d’un déni historique.
Chez nous, tout en tolérant- un terme offensant qu’il conviendra de bannir-les activités inhérentes à Yennayer-, et tout en prenant une partie d’entre elles en charge, l’État ne cesse de ravaler presque tous les symboles de l’authenticité au rang de folklore confinant parfois à l’exotisme. Seule une reconnaissance complète et officielle de Yennayer par les pouvoirs publics de façon à l’intégrer à la liste des fêtes légales du pays pourra balayer les jugements de valeur et les autres préjugés et, ainsi, créer le déclic dans le processus de la réconciliation de l’Algérien avec son histoire, ses institutions et son État.
Amar Naït Messaoud

