Sidi Naâmane va tourner la page

Reportage de M. A. Temmar

Ils ont fui l’horreur. Ils ont vécu la menace qui couvait insidieusement dans leur village. Les villages, sont ces hameaux perchés sur les hauts lieux de Sidi Naâmane. Un land qui n’incite personne à y vivre si ce n’est cet attachement charnel à la terre des aïeuls. L’inclination à la terre de Sidi Naâmane est l’unique force qui leur reste pour regagner leur demeure. La route qui monte vers ces lieux en mal de quiétude donne du frisson aux plus tenaces. Nous traversons les villages, vidés de leurs habitants, un à un pour rejoindre le dernier d’entre eux, perdu quelque part entre collines et bosquets. Dans ces endroits, même le saint esprit ne souhaiterait s’y installer. Boumhala, Tala Mokar, Mlaib, Legsair, Mlikèche et Guettous, six villages en haut de Sidi Naâmane et dont les habitants ne sont pas près d’oublier l’horreur qu’ils ont vécue. Ils n’oublieront assurément pas cette nuit d’été où ils étaient contraints de fuir leur village en file indienne.

Les longues nuits d’horreur A notre arrivée au premier village que nous avons prévu de visiter, nous avons été frappés par les stigmates des années de braise. Boumhala offre toujours le triste décor d’un hameau martyrisé. Des maisons soit entièrement détruites ou réduites en ruines. Des poulaillers et autres écuries ou ce qui en reste, ont été réduits en fumées. Plus de 18 poulaillers et une vingtaine d’écuries, avec tout ce qui s’y trouve à l’intérieur, ont été entièrement consumés par les feux. Les traces de la destruction sont toujours visibles. La région est confinée dans un silence plat. Le silence de la mort et de la désolation. Un silence que seule la voiture qui nous a emmenés osa trahir par le bruit de son moteur et le claquement des portières. Nous avançons à pas saccadés, par nos regards pétrifiés sur ce que sont devenues les maisons de Boumhala. Sur la placette du village ou ce qui lui ressemble, trois personnes attendaient notre arrivée. Elles étaient là juste pour constituer un comité d’accueil. Ces citoyens sont là pour nous raconter les longues nuits d’horreur vécues, non sans évoquer l’envie de regagner au plus vite leur village après s’être absenté dix années durant. Tout a commencé après l’exode forcé des habitants vers les villes. Un exode massif survenu en vingt-quatre heures au mois de juin 1995. Les « fuyards » n’avaient pas le temps d’emballer tout. Si certains n’emmenèrent que leurs effets vestimentaires dans des sacs de fortunes, d’autres usèrent de brouettes comme unique moyen de locomotion. Mohand, notre guide, nous raconte que tous les habitants des six villages ont quitté leurs maisons sous l’effet de la pression psychologique qu’ils avaient endurée en raison de l’insécurité qui y prévalait à l’époque. Il dira que lui et ces concitoyens veulent tourner la page et regarder vers l’avenir. « Certes, personne n’oubliera de sitôt ce que des familles entières ont vécu, mais l’envie de regagner nos foyers et cultiver nos terres est plus puissante qu’autre chose. « La page que veulent tourner ces gens est pleine de drames, de larmes et de misère qu’aucun villageois de Boumhala, de Tala Mokar ou de n’importe quel autre village du haut de Sidi Nâamane n’est en mesure de l’effacer de sa mémoire. Notre discussion sera interrompue par une petite fillette de cinq ans. Elle nous exhibe fièrement son nouveau cartable rouge. Elle venait d’être inscrite à l’école de Zeboudj Kara, un village qui se situe à huit kilomètres de sa maison. Zeboudj Kara est le seul village n’ayant pas été déserté, il est situé près du chef-lieu de la commune de Sidi Naâmane. Son père, Athman, chômeur, dira naïvement que son enfant n’a rien connu de la décennie noire, il est né en « exilé », loin des terres de ses parents. Nissa ignore tout du passé de son village. La joie d’être à l’école dépasse tout autre chose y compris les huit kilomètres qu’elle parcourt matin et soir pour rejoindre sa classe. Le trajet qu’empunte Nissa vers son école donne pourtant du frisson aux adultes les plus courageux. Notre accompagnateur nous rassure là-dessus en évoquant le retour de la quiétude le long de la route qui mène vers le chef-lieu de Sidi Naâmane.

Une quiétude à laquelle tout le monde veut croire Les habitants de Boumhala et des autres douars s’accrochent à cette nouvelle situation pour peu que la paix revienne. Pour la consolider, nos interlocuteurs croient, dur comme fer, au projet de la charte pour la paix et la réconciliation nationale. « Nos espoirs en ce projet ne souffrent d’aucune arrière pensée, nous sommes convaincus qu’il permettra aux égarés et à tous ceux qui ont vécu le malheur des années de braise de reprendre vie et lui trouver goût. La charte absoudra définitivement la haine qui a affecté notre vie quotidienne depuis des années. Peut-on espérer autre chose que de vivre en paix ? », s’est exclamé Mohand. L’histoire des dix années de braise, il n’y a que les gens de là bas qui la connaisse. Ils ne veulent surtout pas la raconter, non pas par crainte, mais pour aider le temps à effacer les empreintes d’un passé ténébreux. Soudain, notre discussion sera interrompue par un bruit de pas. Celui-ci est très mouvementé. Il souleva de la poussière. Le bruit est très proche à telle enseigne que notre pensée va directement à ceux que nous avons connu et côtoyé. Ceux-là même qui attendent de nous revoir le soir. C’était comme un affolement de se retrouver nez à nez avec la menace…Finalement, il n’en ne fut rien. Le bruit n’était au fait que l’expression d’enthousiasme des enfants venus à notre rencontre. Quatre petits momes qui manifestent leur enchantement de découvrir ceux qui étaient venu leur rendre visite. Athman nous les présenta avec fierté. Ce sont ses enfants qui fréquentent la même école que leur petite sœur Nissa. Y a de la joie et de la gaieté qui se lit sur leur visage. Ils vont rejoindre leur école… à pied. L’alerte, que notre mine a exprimé, était très courte. Ouf ! Mohand, pris dans un sourire nous explique que la région est devenue calme « plus aucun acte de violence n’est signalé dans les parages depuis des mois, la quiétude semble avoir été revenue, reste à la consolider par le projet de Bouteflika », nous rassure-t-il. Les villages désertés ne seront pas épargnés pour autant d’actes de pillages. C’est le constat le plus frappant de tout ce qu’on peut imaginer notamment à Guettous, l’autre village ayant subi les affres du vandalisme au même titre que Boumhala. Ici, on nous dit que l’horreur était plus terrifiante. Les habitants de ces bourgs se sont réfugiés ailleurs, loin de la terreur, aussi loin qu’ils puissent fuir l’effroyable sort tombé de nulle part.

Les figues, le raisin et le conte de la crypteJadis, la région était connue pour ses vergers qui nourrissaient, sans tarir, les habitants du haut de Sidi Naâmane. C’était leur source de vie. Tous les membres des familles des paysans étaient impliqués dans l’élevage de poules de chair, de vaches laitières et de l’arboriculture. La surproduction est acheminée vers les marchés de Draâ Ben Khedda et des localités avoisinantes. Aujourd’hui, ces vergers ne font plus partie du décor de Boumhala. La main des paysans les ayant abandonnés, les figuiers sont asséchés et les oliviers ravagés par les feux. Les champs sont en jachère. L’on se plie quand même pour nous faire goûter ce qui en reste encore. Nous traversons les champs pour atteindre ce que fut la demeure de notre guide, Mohand. Une belle et imposante bâtisse érigée au milieu des jardins. Mohand ouvre la grande porte en fer et nous invite à y accéder. Nous ferons le tour de la maison avant d’aboutir aux arbustes : des figuiers et des grappes de raisin attendent d’être cueillis. Nous découvrons une sorte de raisin typiquement algérien, nous dit-on, il s’agit de « hmar bouamar » en raison de sa couleur rouge. « Bien qu’il soit abandonné, ce jardin continue de donner des fruits », précisera Mohand. Par contre, l’imposante villa qui jouxte la propriété de notre guide est horriblement vide. Les portes et fenêtres sont défoncées, les débris de toutes sortes jonchés à même le sol. Ça nous fait rappeler les funestes contes de la crypte. Un lieu laissé par les vivants pour que les âmes des morts y résident. Nous ferons le plein des petits couffins gracieusement offerts par les villageois avant de quitter ces lieux-mystères. Nous partons ensuite à la découverte des autres villages ayant été vidé par leurs habitants. Cette fois-ci nous abordant une descente vers Tala Mokar, le deuxième no man’s land. Celui ci nous paraît moins endommagé que Boumhala mais qui a connu aussi l’exode forcé des villageois, survenu le même jour que les cinq autres. Tala Mokar, n’a pas subi la furie destructive des forces du mal, mais il ne sera pas épargné par l’onde de choc du terrible séisme du 21 mai 2003. le tremblement de terre a détruit surtout les vieilles maisons. Lors de notre tournée au sein de ce village, nous serons attirés par ce qu’est advenue son école. Celle-ci ne reçoit plus les écoliers qui, comme leurs camarades de Boumhala, font le pèlerinage quotidien vers Zeboudj Kara pour y étudier. A quelques mètres plus loin, nous entendons des youyous qui fusaient à pleine poitrine. Renseignements pris : ce sont les jeunes garçons qui s’amusent à simuler des fêtes de mariage dans la placette du village, histoire de chasser l’ennui( !).

Et le soleil brillera sur les At Nâamane« Vous ne devez pas partir sans que vous buviez l’eau de notre source », nous demanda poliment le gardien de l’école. A Tala Mokar on vous démontre l’orgueil de posséder une source intarissable. Cette source, nous dit-on, alimente l’ensemble des foyers des six villages du haut de Sidi Nâamane. « Danone a fait plusieurs prospection sur cette fontaine pour l’exploiter à des fins commerciales », nous dira le chef du village et de poursuivre que la « situation qui prévalait à l’époque l’avait dissuadé de réaliser son projet ». Mohand et les autres représentants des villages évoqueront ensuite leur rêve. Celui d’en finir avec le passé cauchemardesque et l’envie d’aborder l’avenir. Les gens d’ici veulent surtout croire au Projet de proximité pour le développement rural (PPDR), lancé il y a trois ans de celà. Un projet aux grandes ambitions à l’image de la somme qui est affectée : 33,2 milliards de centimes sont ainsi prévus pour permettre aux villageois de regagner leurs villages. L’objectif de l’opération, qui peine néanmoins à être lancée à pleine action est d’améliorer le cadre de vie de la population et les encourager afin de ne plus quitter leur maison. Les chapîtres de ce projet ont inclue la construction de nouvelles maisons, l’allocation pour la réfection ou l’extension des domiciles détruits, la subvention des activités agricoles et d’élevage. L’aide de l’Etat, plafonné à hauteur de 20%, est subordonnée à la contribution des citoyens par un apport personnel de 10% et le concours des banques par des crédits qui s’élèvent à 70% du montant global de l’investissement. A l’heure ou moins de 5% parmi les exilés ont réussi à se stabiliser, d’aucuns ne s’accrochent qu’au PPDR pour pouvoir s’en sortir. Ce que ces gens réclament, au fait, est de pouvoir bénéficier de plus de ce qui a été prévu dans les aides à la reconstruction. Ceux-ci étant arrêtés à seulement 25 millions de centimes pour la rénovation ou l’extension et à 50 millions de centimes pour l’autoconstruction, semblent être en deçà de ce qu’ils espèrent, car, nous ont-ils expliqué, les pertes sont énormes. Tout en reconnaissant que le projet est à son étape de réalisation, nos interlocuteurs insistent sur l’impérative de la mise en branle de tout le programme. Le mal vécu durant une décennie s’achemine vers un semblant de réconfort. Le retour à la stabilité est tributaire de ce que sera l’issue du référendum de ce jeudi, nous ont-ils fait savoir. Les réfugiés du haut de Sidi Nâamane croient en cette issue dont leur contribution à la réussite de ce rendez-vous dépasse tout sous entendement. Ils refusent d’ailleurs d’être pris entre les tenailles de ceux qui continuent de se nourrir de leur misère, de leurs larmes. Leur soutien au projet de charte pour la paix et la réconciliation nationale se veut une occasion pour tous ceux qui sont impliqués dans leur tragédie de tourner la page des malheurs.

M. A. T.