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Jean Amrouche : 7 février 1906 – 16 avril 1962

Saint El Mouhoub apôtre de l’exil

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Jean El Mouhoub Amrouche est là où règne un «silence étrange, la paix d’une solitude que nul bruit ne ride, nul chant, nulle brise », en tous les cas bien loin de ceux dont la nature n’est faite que de propension quasi-maladive d’attenter à la lumière. Censeurs zélés et impénitents, ils s’attellent avec une rare férocité, à la démolition, à la négation de tous ce qui fait la fierté de ce pays. Pour que ne demeure qu’eux debout dans l’effroyable holocauste culturel.

Par S. Ait Hamouda

Jean rêvait quant à  lui d’ «  une nation algérienne riche de sa diversité et des tensions internes qui la maintiendront toute vive ». Et il y a, grandement contribué par ses écrits, ses interventions de part et d’autre de la méditerranée, au point d’en mourir… d’épuisement. S’étant entièrement, totalement, investi pour que l’Algérie (re) vienne au monde, sans rien attendre en retour : «  je me moque, quant à moi, de la gloire. Je m’en suis toujours moqué. Je ne changerai pas. Je n’y vois pas un mérite. Cela- l’absence de toute ambition terrestre- fait partie de moi comme on a les cheveux noirs ou blonds », écrivait-il dans une lettre adressée à sa sœur Taos le 23 février 1959.
Héritier malgré  lui d’une «  malédiction immémoriale » qui le poussait aux cimes des vivants, pour mieux le pulvériser. Il prenait alors conscience de « l’âme des choses » à « l’orée du renoncement »
Il a forcé «  les portes du doute » pour adopter son auto-crucifixion comme rédemption salutaire.
Dans son roman autobiographique « La statut de sel », Albert Memmi qui était l’élève de Jean au lycée Carnot de Tunis, en parle ainsi : «  il vivait au lycée, orgueilleux et ambitieux, dans une complète solitude. C’était pour ses collègues, un impardonnable scandale spirituel de voir ce métèque mieux manier le français que les ayants droits. L’ironie, la calomnie et la méchanceté qu’il avivait maladroitement par sa morgue et ses réparties cassantes, le lui faisaient bien voir (…) je ne compris que plus tard, qu’il n’était jamais sorti de ses problèmes »
« Jean Amrouche est la réincarnation intellectuelle de Jugurtha, disait Henri Kréa, il fut pour les écrivains, d’Afrique septentrionale ce que Césaire a représenté pour ceux du monde noir ». L’auteur de « L’éternel Jugurtha » était à la fois essayiste, critique littéraire et, surtout, poète. « Le Jean Amrouche  essentiel, écrivait Aimé Césaire dans présence algérienne (1963), c’est le Jean Amrouche poète. La grandeur pathétique est de n’avoir sacrifié ni l’amont : la fidélité ni l’aval, l’espérance, ni son pays, ni l’homme universel, ni les mannes ni Prométhée (il est grand d’avoir refusé et de s’être refusé à cette chirurgie. Et c’est par là qu’il s’est accompli (…). Il s’est accompli en se dépassant ».
Les temps inexorables, les effluves de rahat-loukoum et de benjoin, ont couvert les sons des bendirs ancestraux qui accompagnent les oracles. L’oubli, proche parent de la mort, n’aura pas raison de l’entêtement de ceux qui savent reconnaître entre mille senteurs «  l’odeur du printemps » à avancer et à éviter les no man’s land de l’exclusivisme chauvin. Notre pays n’a pas su (ou voulu) rendre à Jean El Mouhouv l’hommage qu’il mérite. Et pourtant il n’a jamais eu de cesse de proclamer, de servir son algérianité et son appartenance pleine et entière à son peuple et à ses douleurs. 
« On ne nous trahira plus
On ne nous fera plus prendre des vessies
Peintes de bleu, de blanc et de rouge
Pour les lanternes de la liberté
Nous ne voulons pas d’une patrie marâtre et des riches reliefs de ses festins. Nous voulons la patrie de nos pères,
La mélodie de nos songes et de nos chants sur nos berceaux et sur nos tombes
Nous ne voulons plus errer en exil,
Dans le présent sans mémoire et sans avenir. Ici et maintenant nous voulons être libres à  jamais sous le soleil, dans le vent la pluie ou la neige.
Notre patrie, l’Algérie ». (In Le combat algérien 1959)
Peu avant la mort de Jean, un porte-parole du ministre de l’Information du GPRA déclarait à l’APS : «  cet homme de lettres profondément marqué par la culture française et la formation catholique, a pris conscience, en 1954 des racines profondes qui l’attachaient à son peuple. Depuis Jean Amrouche n’a cessé de militer pour la cause algérienne ». Il aurait été proposé au poste de conseiller technique à la culture du GPRA puis de représentant de l’Algérie au Vatican. A sa mort, il était question de rapatrier son corps et de l’inhumer dans les jardins de la fac centrale à Alger.
Que de vœux pieux ! Que de promesses non tenues ! Que de silences tonitruants qui suintent l’hypocrisie de la part même de ceux qui l’ont approché connu, voire apprécié.  Pas une rue, pas un établissement public, pas un événement scientifique ne porte le nom de Jean Amrouche. En effet : «  trop de parâtre exclusifs ont écumé notre patrie, trop de prêtres de toutes religions, trop d’envahisseurs de tout acabit, se sont donné pour mission de dénaturer notre peuple, en l’empoisonnant jusqu’au fond de l’âme, en tarissant ses plus belles sources, en proscrivant sa langue ou ses dialectes, et en lui arrachant jusqu’à ses orphelins » (Kateb Yacine dans la préface de « Histoire de ma vie » de Fathma Ath Mansour Amrouche, la mère de Jean, Ed Bouchène 1990)
Jean El Mouhouv est né à Ighil- Ali le 07 février 1906 et n’a pu être déclaré que le 13…il fit ses études secondaires au collège Alaoui de Tunis puis quitta la Tunisie pour l’école normale de saint-Cloud. Professeur de l’école primaire supérieure, c’est son ami le poète Armand Guibert qui le fait connaître en publiant ses deux recueils de poésie : « Cendre » 1934 et « Etoile secrète » 1937. Jean faisait paraître d’autres textes dans les revues littéraires tunisiennes et donnait des conférences au «  cercle de l’essor » à Tunis.
1939 : publication de « Les chants berbères de Kabylie », en  1943  il entrait au ministère de l’Information à Alger puis à la radio diffusion française.
1958 : rédacteur en chef du journal parlé à la RTF. Ses entretiens avec Paul Claudel, André Gide et François Mauriac sont connus et s’imposent par leur qualité. «  Qui nous aura lu, sinon Amrouche ? », écrivait Mauriac.
1959 : à cause de son engagement politique pour l’indépendance de l’Algérie il fut destitué et ses émissions supprimées. Mouloud Mammeri, qui l’avait rencontré quelques semaines avant sa mort, sur la terrasse d’un hôtel à Rabat, en parle: «  nous avons commencé à supputer les chances de la paix, et après elle, les visages possibles de la libération. Nous le faisions en français. Puis, brusquement sa voix a mué ; elle est devenue sourde, je devais l’écouter pour l’entendre. J’ai mis quelques temps pour m’apercevoir que nous avions changé de registre : nous étions passés au berbère. C’est que, je pense, nous sentions, sans avoir besoin de nous le dire, que pour ce que nous disions c’était maintenant l’instrument le plus juste » ( in Actes du colloque Jean Amrouche, l’éternel Jugurtha, rencontre méditerranéennes de Provence, 17-19 octobre 1985, ed du Quai, Marseille).
Jean, alité écoutait la radio, c’était au temps des négociations d’Evian. Jaques Berque était à son chevet. A la fin de la page d’information, il se tourna vers son hôte et lui dit :
-«tu vois, c’est pour cela que je souffre».
Jaques Berque avoua plus tard :
-« je compris qu’il voulait me dire : «  c’est pour cela que je meurs »
« Tout meurt
Tout se dissout
Pour que naisse la vie
Toute image de nous est image de mort
Mais aussi toute mort est gage de vie »
In « Cendres » éd Mirage Tunis 1934
«  C’est à 12h15’, lundi 16 avril, qu’il est mort en montant. Ecrivait Taos sa sœur, d’autres que moi, parleront de son rôle de médiateur (NDLR : entre le général Charles de Gaulle et Ferhat Abbas, seul à ses frais et risques) dans cette lutte ardente devenue son champ de combat (…) il se savait «  la victime élue.»
Juste avant qu’il ne s’éteigne, soucieuse des rites, je me suis agenouillée à  la tête de son lit et j’ai couché ma joue sur la sienne : il était midi 5’. Sa famille et ses amis faisaient cercle. Depuis la veille, je refoulais l’impérieux besoin de le bercer avec le chant des aïeux, de m’entretenir avec lui dans notre langue maternelle, le Berbère.
L’ultime moment était venu. Mue par une force obscure, j’ai posé ma tête près de la sienne, sur l’oreiller, et je lui ai dit, en kabyle, consciente de représenter les absents, la terre natale, les tombes ancestrales qui ne l’abriteraient pas :
«  El Mouhouv Bien aimé avance sans crainte. Tes amis sont là qui font cercle. Ne crains rien. Avance ! Tout ton pays est derrière toi. Tout ton pays est avec toi » ! Alors son visage s’est animé prodigieusement. Les mots que la voix des ancêtres m’avait commandé de dire pour l’aider à passer, avaient réussi a traverser les couches qui nous isolaient de lui, et à l’atteindre encore, lui qui semblait déjà nous avoir quittés » (M. Taos Amrouche : «  A jean Amrouche, mon frère, le chef de tribu » in Chroniques (p 474- 481) revue esprit n° 321 octobre 1963)
Le torrent précurseur s’est faufilé à travers les voies réservées aux seuls élus pour rejoindre l’océan de l’éternité ; ni la mère, ni la sœur Taos, ni lui-même n’ont pu rompre leur exil, même après la mort. Osons, quant à nous, esquisser l’espoir qu’au moins dans nos mémoires nous saurons leur rendre l’hommage qu’ils méritent en les faisant connaître à nos enfants et conjurer l’oubli des Amrouche. Ce ne sera que justice.

S .A. H.
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