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La crise des produits agricoles et la question de la sécurité alimentaire

Le pari ardu de la relance économique

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Rien que pour le mois de janvier 2012, la facture des importations algériennes en produits alimentaires s’est élevée à 816 millions de dollars, soit un rehaussement de 18,8 % par rapport aux importations effectuées en janvier 2011. Au-delà de la comparaison entre deux mois de deux années successives, la tendance générale à la dépendance alimentaire de notre pays vis-à-vis de l’importation demeure une donnée indiscutable. Même si le volume des importations diffère selon la nature du produit, la rubrique des céréales occupe le haut des histogrammes, malgré l’heureux ‘’précédent’’ de l’année 2009 par lequel l’Algérie est retournée sur la scène des exportations de l’orge. Ce fut un bonheur de courte durée, puisque, quelques mois plus tard, les éleveurs des Hauts Plateaux, habituellement soutenus en matière d’orge comme complément alimentaire de bétail, crièrent à la pénurie et à la spéculation sur l’élément orge.

En toute logique, l’état de la facture d’importation en produits alimentaire nous renseigne globalement sur l’état du secteur de l’agriculture et de l’agroalimentaire (production, productivité qualité des produits bruts ou transformés).
Depuis le lancement du Plan national de développement agricole (PNDA) au début des années 2 000, de grands efforts ont été fournis par les pouvoirs publics en direction de la politique agricole du pays. Les montants financiers consacrés aux programmes sectoriels et ceux injectés dans les fonds de soutien peuvent donner le tournis. Depuis les grands programmes financés par le FNRDA, la Générale des concessions agricoles (GCA) et le Haut commissariat au développement de la steppe, jusqu’aux actuels programmes de Renouveau agricole et de Renouveau rural, les politiques publiques en matière agricole et agroalimentaire évoluent, se cherchent, rencontrent des résistances, rectifient le tir et s’ouvrent de nouveaux horizons.
Les dernières perspectives entrevues pour le secteur de l’agriculture est l’extension substantielle des superficies irriguées à la faveur des grands ouvrages hydrauliques (de rétention et de transfert) réalisés au cours de la dernière décennie. C’est là une donne qui ne manquera pas de conférer une nouvelle dynamique et un autre contenu aux programmes de développement agricole. Les périmètres irrigués prévus au centre du pays (autour des barrages de Koudiat Acerdoune, Tilesdit) et à l’est (à la périphérie du barrage de Beni Haroun) constitueront une mini-révolution dans certaines filières de production, particulièrement le maraîchage et l’arboriculture fruitière).
Le problème du foncier vient, quant à lui, en vertu de la nouvelle loi relative à la gestion des terres agricoles relevant du domaine privé de l’Etat, de connaître une autre évolution dans le sens d’un démembrement plus accru des exploitations et d’un changement de statut. Les anciens usufruitiers des EAC et EAI, sur près de 2,5 millions d’hectares, sont en train de passer du régime de la jouissance perpétuelle à celui de la concession, avec un bail de 40 ans et une possibilité d’hypothèque.
De même, pour étendre davantage la base productive, le ministère de l’Agriculture et du développement rural encourage, par le moyen d’une instruction signée en février 2011, les particuliers détenteurs de terres en friche, à les mettre en exploitation avec des crédits bancaires qui peuvent aller jusqu’à un million de dinars par hectare.

Sécurité alimentaire et autosuffisance

Ce sont là autant de mesures et de visions tendues vers une dynamisation de la production agricole, mais qui, au vu des timides résultats obtenus, donnent l’impression de rencontrer des résistances. Ces dernières sont surtout identifiées dans les circuits de commercialisation. Leurs capacités de nuisance vont jusqu’à remettre en cause la stratégie du ministère, par exemple dans le domaine du stockage et de la régulation du marché. C’est pourquoi, le Syrpalac (système de régulation des produits agricoles de large consommation) avance difficilement au milieu de plusieurs embûches dressées par certains barons. La dernière ‘’trouvaille’’ du ministère est le retour vers les anciens offices publics permettant d’acheter la production auprès des agriculteurs, de la stocker et d’en réguler la distribution.
Des réserves de productivité qu’il y a lieu de mobiliser par une meilleure technicité et une intervention optimale de la ressource humaine, jusqu’à la régulation des marchés agricoles, l’itinéraire d’une refonte de l’agriculture algérienne semble être tracé. Sans omettre la chaîne de l’agroalimentaire qui est censée, dans sa phase de maturité déboucher sur une politique orientée vers l’exportation.
En tout cas, le niveau de vie des populations a pour premier indicateur l’accès à l’alimentation, une alimentation de qualité assurant les apports protidiques, les calories et les vitamines que réclame le corps humain. Sur ce plan, le renchérissement continu des produits alimentaires constitue un obstacle majeur à la diversification nutritionnelle et aux apports énergétiques. La part majeure du taux d’inflation enregistré en Algérie depuis 2008, c’est-à-dire une moyenne entre 4 et 5 %, se rapporte aux produits alimentaires, principalement les produits de première nécessité. La flambée des prix de ces produits est un phénomène qui a pris depuis la fin de l’année 2007 une dimension internationale. Cela est vérifiable aussi bien dans les pays pauvres ou en voie de développement-sur lesquels s’exerce ainsi une nouvelle charge qui obère les chances d’une relance de la croissance et d’un véritable développement humain- que dans les pays développés qui, à l’occasion, découvrent, après les « trente glorieuses » ayant succédé à la fin de la seconde guerre mondiale, que le budget familial est soumis à une nouvelle logique qui fait pencher la balance des dépenses du côté de l’alimentation (dépenses incompressibles) après être longtemps restée occupée majoritairement par la rubrique des accessoires ou du non vital (portefeuille du ludique, des cosmétiques, des vacances, des spectacles,…).
La crise mondiale des produits agricoles- à laquelle s’est greffée la crise financière, particulièrement dans la zone euro- a englobé les produits frais, conservés ou manufacturés. Cette tension trouve en Algérie une expression particulière par la fragilisation de plus en plus accrue de larges franges de la population, catégories déjà malmenées par le chômage chronique, la faiblesse des revenus et même un certain état de pauvreté. Les tensions répétitives sur le lait, le surenchérissement du prix des huiles végétales (palme, soja, olive,…) et les sommets sur lesquels ne cesse de caracoler la pomme de terre- ce tubercule vient de passer le cap des 80 dinars le kilo- donnent probablement un avant-goût pour les Algériens de ce qui les attend demain si la politique agricole du pays n’arrive pas à se mettre au diapason des besoins de la société et des défis mondiaux.
Il ne s’agit pourtant plus de répéter et de chanter sur tous les toits les vertus de l’autosuffisance alimentaire. Les analystes de l’économie agricole du pays ne se satisfont plus de ce flou concept qui ne signifie pas grand-chose face aux autres opportunités permettant d’assurer la sécurité alimentaire. En effet, presque aucun pays au monde ne peut prétendre à une autosuffisance totale vu que des facteurs naturels, techniques, professionnels, économiques et gastronomiques interfèrent dans la limitation des espèces végétales ou animales produites par chaque pays. À la limite, on peut faire l’économie de ce terme d’autosuffisance pour nous consacrer aux meilleurs moyens de valoriser et d’exploiter les potentialités avérées des différentes régions du pays en production agricole, comme il s’agit de trouver les ressources nécessaires- y compris par l’exportation des produits agricoles du terroir- pour assurer la disponibilité du complément d’alimentation que les agriculteurs algériens n’ont pas pu produire (pour des raisons climatiques, techniques ou de coûts). Là on rejoint l’un des axes de la politique du PNDA lancé au début des années 2000 et qui s’appuie sur la stratégie de la reconversion de parcelles céréalières, où les rendements sont trop faibles, par l’arboriculture fruitière.

Une crise planétaire

S’agissant des soutiens publics, l’État s’est engagé à soutenir la céréaliculture dans le mesure où l’exploitant fait des rendements qui méritent d’être encouragés (soit 40 qx/ha et plus). Quant à la raison qui sous-tend l’orientation vers la reconversion est surtout le caractère aléatoire de la pluviométrie en Algérie. Sachant que la céréaliculture ne peut bénéficier de l’irrigation- ses coûts seraient hors de portée des agriculteurs-, il reste cette solution d’investir dans l’arboriculture qui offre plusieurs avantages. D’abord, l’arboriculture rustique (olivier, amandier, pistachier, figuier,…) est peu consommatrice d’eau. L’effort d’arrosage, particulièrement au nord du pays, est requis juste la première et deuxième année de plantation. Ensuite, les espèces irriguées (poirier, pommier, prunier,…) peuvent bénéficier des techniques modernes d’irrigation fondées sur l’économie de l’eau (goutte-à-goutte, par exemple). Seulement, cette nouvelle orientation-suivie d’un effet de démarrage dans certaines wilayas- suppose une prise en charge sur le plan commercial (conditionnement, emballage, surtout lorsqu’on envisage le marché de l’exportation) et un prolongement sur le segment de l’agroalimentaire, sachant qu’un surplus de production par rapport à la consommation existera toujours du fait de la vitesse de la maturation biologique des fruits qui ne correspond presque jamais au rythme de consommation. L’exemple de l’abricot de Batna, jeté dans les ravins après trois à quatre semaines de commercialisation, illustre à lui seul les immenses retards du secteur agroalimentaire dans notre pays. Il en est de même de la tomate industrielle, de la cerise et de bien d’autres produits.
Bien entendu, la crise des produits des produits alimentaires dans le monde est aussi nourrie par les nouvelles orientations en matière de reconversions énergétiques en cours dans certains pays. Ainsi, pour la première fois, un concept technique timidement évoqué il y a une décennie, impose sa présence pour expliquer au moins une partie de la rareté des produits alimentaires sur les marchés mondiaux. Il s’agit des biocarburants. Même si leur part dans l’envolée des prix reste très faible pour le moment, cela nous renseigne sur la nouvelle donne avec laquelle il faudra compter dans les prochaines années dans le monde de l’agriculture et de l’agroalimentaire. D’autres raisons plus traditionnelles, mais qui méritent une attention et vigilance des plus aiguës de la part des responsables politiques des pays concernés, ont, elles aussi, tiré vers le haut les prix des produits alimentaires. Mauvaises récoltes dues souvent à des conditions climatiques inattendues, rehaussement des intrants (engrais, produits phytosanitaires,…) et, surtout, envolée des produits pétroliers qui rend plus coûteuse l’intervention des machines, véhicules et engins utilisés les agriculteurs européens. Les représentants de ces derniers revendiquent régulièrement de leurs gouvernements respectifs la détaxation des produits pétroliers (principalement le fuel) pour pouvoir faire face aux dépenses liées aux travaux mécaniques à haute consommation d’énergie. Ce dernier cas de figure constitue un bel exemple du paradoxe dans lequel baignent certains pays exportateurs de pétrole, à l’image de l’Algérie, pour lesquels, au-delà d’un certain seuil raisonnable, le prix de l’or noir devient un élément contreproductif puisqu’il contribue visiblement au rehaussement de leur facture alimentaire. A cela s’ajoute une autre infortune qui pénalise les pays importateurs de produits alimentaires.

Quelle prise en charge pour le milieu rural ?

Ainsi, pour les pays dont l’agriculture n’est pas sérieusement prise en charge, le contexte mondial actuel n’accorde aucun répit ou faveur. C’est un défi dont le relèvement ne dépend d’aucune magie ou entourloupette. Il sollicite, au contraire, toute l’intelligence et la rationalité des techniciens, des élites et des responsables politiques. On en arrive au constat que ce qui faisait parti, il y a quelques années, des ‘’acquis’’ irréversibles en matière de sécurité alimentaire- par la grâce de la seule disponibilité de devises générées par la mono-exportation-, appelle des révisions déchirantes dans la stratégie agricole et dans l’industrie agroalimentaire.
L’inflation ayant grevé la presque totalité des produits alimentaires- hormis certains fruits et légume de saison- a conduit le gouvernement à recourir, dès 2006, à la politique de soutien des prix. Cette tendance s’accentua cinq ans plus tard à la suite des émeutes de janvier 2011, et elle a touché un large éventail de produits. Cette partie des transferts sociaux, ajoutée à l’augmentation des salaires des fonctionnaires, a poussé le budget de l’Etat dans ses ‘’derniers retranchements’’, avec un déficit budgétaire, pour l’année 2012, évalué à 54 milliards de dollars. Ce sont là des alternatives d’urgence, supposées exceptionnelles, mais qui durent généralement dans le temps. Si, par malheur, cette tendance s’inscrivait dans la durée et se greffait à une éventuelle chute des prix du pétrole, ce serait la porte ouverte à des révisions déchirantes dans un contexte de « vaches maigres ». Il y a sans doute lieu de prendre les dispositions les plus viables dès maintenant en valorisant les efforts consentis depuis un peu plus d’une décennie les pouvoirs publics chargés du secteur de l’agriculture en corrigeant, le cas échéant, le tir pour un meilleur ciblage de l’utilisation des deniers publics consacrés au soutien de l’agriculture et des activités agroalimentaires.
Outre le soutien mobilisé en direction de l’agriculture professionnelle suivant l’organisation des filières (lait, céréales, légumes secs, chambres froides) par le truchement du Fonds national du développement et de l’investissement agricoles (FNDIA), les espaces ruraux situés dans les zones de montagne ou dans la steppe font l’objet d’une nouvelle attention des pouvoirs publics selon l’axe de développement dénommé le Renouveau rural. En effet, ces espaces se trouvent fragilisés par plusieurs facteurs auxquels échappe l’agriculture professionnelle : enclavement, morcellement de la propriété érosion des sols, absence de titres de propriété déficit en infrastructures et équipement publics (écoles, centres de santé et de loisirs, électricité ouvrages hydrauliques .etc.). En plus, ces zones ont gravement souffert du règne de l’insécurité au cours des années 1990, ce qui a entraîné un exode forcé de plusieurs centaines de milliers d’habitants vers les villes après avoir bradé leurs cheptels et leurs meubles.
Le recensement de la population effectué 2008 donne des chiffres révélateurs sur le plan de l’occupation de l’espace algérien. Plus des deux tiers de la population habitent les zones urbaines.
Les chiffres du ministère de l’Agriculture et du Développement rural, établis en 2006, avancent 13 millions d’habitants pour les zones rurales algériennes.
Le président de la République a fait examiner cette situation par des experts au cours de la réunion gouvernement-walis tenue en décembre 2006. C’est à l’occasion de cette réunion spéciale qu’une stratégie appelée Plan de soutien au renouveau rural a été adoptée.
Cette stratégie trouvera sa concrétisation à la fin 2008 dans des contrats de performance signés par les conservateurs des forêts des 48 wilayas avec le ministre de l’Agriculture et du développement rural.

Des contraintes à lever

En tout cas, que ce soit dans les filières de l’agriculture professionnelle ou dans l’axe spécifique du développement rural, les défis à relever pour garantir la sécurité alimentaire du pays sont multiples et variés. Ils vont des soutiens accordés aux petits agriculteurs jusqu’aux grands investissements dans les complexes agroalimentaires, en passant par le développement des métiers et des filières (céréales, arboriculture fruitière, fourrages, maraîchage, production de lait, production de viande, aviculture et autres petits élevages,…).
De même, dans le contexte de l’actuel marché mondial- où l’interdépendance des économies devient une réalité qui se confirme chaque jour davantage-, ces défis deviennent de plus en plus complexes. Il se trouve que même l’accord d’association avec l’union européenne, en vigueur depuis bientôt sept ans, n’a pas donné tous les résultats que les responsables algériens escomptaient la veille de sa ratification, aussi bien dans le domaine des produits alimentaires que dans les autres domaines de l’économie nationale.
Sur un autre plan, l’efficacité des soutiens publics accordés à l’agriculture demeure étroitement dépendante de certains facteurs ou handicaps qu’il importe d’examiner de plus près et de neutraliser dans une stratégie d’ensemble : faible niveau de technicité résultats peu probants de la formation, persistance de certains litiges fonciers, ciblage problématique des soutiens aboutissant parfois au phénomène de spéculation, circuits de commercialisation non maîtrisés, déficience de cohérence et d’harmonie dans la chaîne agroalimentaire, déficit de stratégie d’exportation,…etc. Ces contraintes rendent parfois ‘’imperméables’’ aux soutiens financiers certains programmes ou filières ciblés.

Amar Naït Messaoud
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