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Les fusillés de Cherchell

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Quelques jours après, d’autres otages pris dans les familles de moudjahidine connurent le même sort : Amar Hamoud, Badji Izeroukène, ouvriers agricoles, et les frères Youcef Khodja et Dziri Benmokadem périrent, eux aussi, fusillés par les soldats français, formés pour la plupart à l’Ecole des techniques de la guerre d’Issoire dans le Puy-de-Dôme, en France.

Hacène

La famille Saâdoun, installée de très longue date à Cherchell, paya un lourd tribut à la lutte contre l’ordre colonial établi. A la suite de la grande manifestation patriotique du 8 mai 1945, Hacène, né le 15 juillet 1923 à Cherchell, fut arrêté, torturé et présenté au tribunal militaire d’Alger. Accusé d’avoir « fomenté » un soulèvement à l’école des sous-officiers, avec la complicité de Amar Ouamrane et Kadour Maskri, il fut condamné à mort le 22 septembre 1945. Avant de bénéficier de la loi d’amnistie, il passa des moments lugubres dans les sous-sols de la prison militaire de la caserne Pellissier (actuellement siège de la DGSN).

Mustapha : sur le terrain des luttes politiques et syndicales

Mustapha apprit la nouvelle à son retour du service militaire obligatoire qu’il passa dans la Marine. Il se lança aussitôt dans le mouvement de solidarité créé autour de son frère et de ses co-détenus. Il devint la cheville ouvrière du comité local de lutte pour l’amnistie créé à l’initiative de Omar Héraoua, membre du PCA.

Dans la même année, il adhéra au programme du PCA dont il deviendra un des cadres dirigeants. Il prit une part active en 1947 à la campagne pour l’élection des listes démocratiques aux assemblées (Djemaa) des douars d’El Gourine, de Sidi Simiane, de Bouhellal, d’Aghbal, de Larhat, de Zatima et de Beni Bou Mileuk dans la commune mixte de Cherchell.

A El Gourine, où le caïd sévit pendant de longues années, les montagnards élirent un communiste, Brakni, à la tête de leur djemaa.

Mustapha impulsa le mouvement de grèves revendicatives dans les fermes coloniales où l’arbitraire régnait. Il entraîna dans son sillage de nombreux jeunes qui constituèrent le cercle local de l’UJDA (Union de la jeunesse démocratique) et participèrent à toutes les actions patriotiques.

En 1950, l’action contre l’enrôlement des jeunes paysans des régions montagneuses, réduits à la misère, dans le corps expéditionnaire français en Indochine valut à Mustapha la prison. Il en sortit grâce à la mobilisation des militants de la région de Blida.

En 1954, le voyage en Chine avec une délégation de la Fédération mondiale de la jeunesse démocratique (FMJD) et sa rencontre avec Hô Chi Minh, élargirent son horizon politique et culturel.

Sur le terrain de la lutte armée

Au sortir du maquis de l’Ouarsenis, où, le 5 juin 1956, il échappa miraculeusement, au djebel Derraga, à l’encerclement de l’armée française qui coûta la vie à ses camarades Henri Maillot, Maurice Laban, Belkacem Hannoun et à quatre autres combattants, Mustapha rejoignit à Adouia, au douar Béni Bou Mileuk à une cinquantaine de kilomètres au sud-ouest de Cherchell, le noyau de moudjahidine formé autour du petit détachement armé de Abdelhak (Ahmed Noufi, né le 29 juin 1932 à Cherchell).

Il contribua avec les jeunes recrues de Cherchell, à la diffusion de l’insurrection dans les monts du Dahra.

Avec un sens de l’organisation aiguisé dans les luttes politiques et syndicales, il réussit très vite à impulser la lutte chez les montagnards du douar de Béni Bou Mileuk et de Bouhellal.

En peu de temps, l’insurrection se propagea dans les douars de Sidi Simiane, et d‘El Gourine et dans les montagnes de Larhat et d’Aghbal, à l’ouest de Cherchell. Hayouna, perché dans le djebel de Gouraya, devint un P.C. exemplaire dont la tenue força l’admiration de Abane Ramdane lors de son passage dans la région, en mars 1957. Les pionniers du maquis de Cherchell reçurent une lettre de félicitations de la part du CCE.

Avec Abdelhak

Chargé de la branche politique, Mustapha fut pour Abdelhak, chef du détachement armé, qu’il connut adolescent au club local, le Mouloudia, un frère aîné avisé. Ils collaborèrent dans la constitution du premier commando du Dahra. Ils reçurent les frères Ali Bendiffallah et Mahieddine, Abdelkader Zegrade, Hamid Hakem, Mustapha Ben Allal, Amar Chenoui, les frères Abdelkader et Mohamed Younès, Moussa Chemayenne, Sadji Belahcène, Abdelaziz Cherfaoui, Abdi Abdi et Mohamed Saadoun (16 ans). Les autres vinrent de Sidi Simiane (comme Djelloul Benmiloud et Mohamed Benmiloud) ; Aïn Defla, Sidi Rached, Beni Berri, Beni Bouaïche (dont les noms de famille ne sont pas connus) et Mesker (Mohamed Hamadane). Tous d’origine modeste : ouvriers agricoles et pêcheurs pour la plupart.

Les fusils de chasse constituaient le premier armement du groupe. Avec l’apport des mitraillettes Stten et Thompson puisées dans le stock de Henri Maillot, les premières embuscades purent être montées.

Des armes puissantes furent récupérées lors des attaques de convois militaires : le 18 juillet 1956 dans le djebel Gouraya, à

6 km de la côte, au retour du ravitaillement du poste de Taghzout, au nord-ouest de Hayouna, et dans le même semestre, le 11 septembre, au sud de l’oued Hammam, dans l’Atlas central de Cherchell, le 9 octobre dans le djebel de Gouraya, le 8 décembre, à Oued Messelmoun où une mitrailleuse 30 fut prise à l’ennemi. Le 9 janvier 1957, l’armée ennemie subit de lourdes pertes, à la borne 40 dans le djebel de Boumaâd sur la piste qui mène de Miliana à Marceau (Menaceur).

Le 28 février 1957, à Lalla Aouda, sur le chemin de montagne qui mène du poste militaire de Bouyamine à Dupleix (Damous), un avion d’observation fut abattu et vingt camions détruits. Une centaine d’armes puissantes du régiment d’infanterie furent prises aux soldats tués ce jour-là.

La première femme commissaire politique fut Yamina Oudaye qui tomba au champ d’honneur peu de temps après son mari activement recherché par l’ennemi.

Mahfoud

Au mois de mars 1957, Mustapha fut convoqué au P.C. de la wilaya IV, dans la montagne de Chréa. En chemin, lui parvint la nouvelle de l’exécution des neufs otages de Cherchell dont ses deux frères Hamoud et Nour Eddine et son cousin Hocine. Ce fut un choc terrible ajouté à celui de quitter Cherchell pour une autre destination : la Wilaya III, dirigée à l’époque par Mohamedi Said dont les sentiments anti-communistes étaient connus.

Au retour de cette wilaya, où il ne fut pas admis, il apprit la mort atroce de son jeune frère, Mahfoud (29 ans) ; capturé, grièvement blessé au maquis, il fut jeté d’un hélicoptère, dans le vide, au-dessus des monts de Miliana. Animé de l’idéal communiste comme son frère aîné, Mahfoud fit ses premières armes au syndicat des ouvriers agricoles, avec Bouchelaghem – dit Rouget – tombé au maquis les armes à la main.

Sur le terrain de la lutte armée, Mahfoud fut un des premiers fidaï de Cherchell. Aux côtés de Belkacem Allioui, Ali Bahria dit Briki, Ahmed Benaziza, M’Hamed Benyamina, Berdjem, Amar Bouhandir, Boukhellil, Abdelkader Dehili, Amar Dehili, Amar Hachem, Imgras, Kada, Mohamed Lekfel, M’Hamed Mufti, Ould Mouloud, il participa, dès 1955, à l’attaque des intérêts des colons, au sabotage des câbles téléphoniques et des poteaux électriques, à la destruction des ponts…

Avec ses compagnons d’armes, il organisa la grève du 5 juillet 1956 dont le succès total fit trembler de peur les colons de la côte turquoise comme Roseau, Baretaud, Rivailles, Bicaïs, Ventujol, Faisant, Duranton et ceux qui faisaient cause commune avec l’ennemi.

L’homme se mesure à sa fidélité

Le parcours de Mustapha Saadoun au maquis de 1955 à 1960, de Cherchell à Mongorno, en passant par Sidi Bou Lahrouz, djebel Derraga, Aoudia, Hayouna, Chenoua, Maâtka, Palestro, djebel Righa et autres sentiers de la Wilaya IV, est un exemple de droiture et de fidélité aux années partagées avec ses camarades sur le terrain des luttes politiques et syndicales qui forgèrent sa personnalité.

En 1960, il quitta le maquis sur instruction du P.C. de la Wilaya IV et connut un parcours riche en événements.

L’homme se mesure à la fidélité de ce qu’il a pensé, vécu, de ce qu’il a été.

Mustapha a fêté ses 88 ans le 26 août dernier. Il garde l’esprit alerte, malgré le poids des ans. Il vit sur la terre de ses aïeux, tout près du cimetière communal où reposent les fusillés du 29 novembre 1956.

Les amis de la famille de Mustapha Saadoun