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Le "Prince" de Machiavel et l’ordre politique en Orient

Pouvoir : délices, abus et désagrégation

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Un peu plus d’un siècle après la magistrale « Muqaddima » d’Ibn Khaldoun, le monde méditerranéen a produit l’une des premières et inaltérables œuvres de sociologie politique qui allait bouleverser les connaissances en la matière fondées jusque-là davantage sur des bases mystico-théologiques que sur des canons rationnels, comme elle allait jeter les premiers jalons des règles de gouvernement dans leurs rapports dialectiques avec la gestion de la Cité.

Comme le pérégrin andalou, inventeur des notions de « Aâçabia » et de « citadinité/bédouinité » émises dans une période où le monde islamique plongeait dans une déchéance historique caractérisée par le repli sur soi et la soumission aux puissants du moment, le prince florentin avait connu les délices ouatées du sérail et la méchante ingratitude des décideurs pour qui le diplomate n’aurait été qu’un sous-fifre bon aux missions commandées et dont il fallait se débarrasser dès qu’il manifeste des désirs d’autonomie morale et intellectuelle.

Par Amar Naït Messaoud:

Le parcours du fils du Maghreb était plein de dures péripéties sous les règnes successifs des Hafsides de Tunis, des Abdalwadides de Tlemcen et des Mérinides de Fès. Le parcours du Prince florentin n’en fut pas moins houleux avec les services rendus et les sévices subis sous César Borgia, Louis XII, Maximilien 1e et la dynastie des Médicis.

La réédition des « Œuvres » de Machiavel chez Robert Laffont, dans la collection « Bouquins », fait partie d’une entreprise non seulement de vulgarisation d’un travail accompli dans la difficulté dans les années les moins glorieuses de l’Europe déchirée entre un Moyen-Âge finissant et une Renaissance à peine balbutiante, mais aussi d’une volonté de réhabiliter une pensée moderne souvent mal comprise ou, pire, sciemment dévoyée.

« Pour la première fois, les secrets du pouvoir sont révélés au monde », fait remarquer l’analyste Philippe Sollers à propos des thèses et écrits de Machiavel.

Nicolo Machiavelli, en italien ; Nicolas Machiavel, en français, est né en 1469. Secrétaire de la seconde chancellerie de Florence, il accomplit plusieurs missions diplomatiques. Après la bataille de Prato (en Toscane, dans la province de Florence) en 1512, les troupes françaises se replièrent et la République de Florence s’effondra.

Le retour au pouvoir de la dynastie des Médicis annoncera la disgrâce de Machiavel qui perdra ses fonctions, sera fait prisonnier après avoir été impliqué dans un complot. C’est pendant son exil à Casciano qu’il se mit à écrire l’œuvre de sa vie, celle qui le fera connaître de la postérité « Le Prince ».

Il y écrit aussi un autre livre historique « Discours sur la première période de Tite-Live » et une « Histoire de Florence ».

Ce n’est qu’en 1526, une année avant sa mort et pendant la guerre contre les Impériaux, qu’il reprend des fonctions officielles. Il mourut en 1527, l’année où la dynastie des Médicis fut renversée et la république proclamée.

Le secret et les arcanes du sérail

« Liberté ! bien précieux et désiré qu’on n’apprécie que lorsqu’on la perdu ! ». Tel est le commencement d’une des dernières odes composées par le poète et humaniste italien Pétrarque quelques années avant qu’il mourût, en 1374, au milieu de la plus effroyable anarchie.

Désespéré par la situation sociale et politique régnant en Italie, le poète n’invoquait maintenant que la pitié du ciel en faveur de ce beau pays, de cette chère patrie dont la parole ne pouvait plus guérir les blessures : « Dieu seul était capable de guérir les cœurs et d’arrêter le sang qui coulait à flot sous l’épée de l’étranger », écrivait-il.

Les troubles politiques et sociaux des seigneuries de la région de Florence amenèrent Machiavel- qui a pu suivre de près et avec un sens aigu de l’observation les machinations des rouages du pouvoir pour diviser et annihiler toute forme de contestation- à analyser la psychologie et les ambitions des prétendants au pouvoir politique ainsi que les voies qu’ils empruntent pour accéder au pouvoir.

Il parvint à cette conclusion, devenue par la force des choses une sorte d’apophtegme : La fin justifie les moyens. Un préfacier français d’une vieille édition du « Prince » résume cela dans ‘’une casuistique de l’ambition’’.

Écrire de la politique se ramène ainsi à rédiger un manuel de la réussite.

Dans une lettre datant du 9 avril 1513, il écrit : « Le sort a fait que, ne sachant raisonner ni de l’art de la soie, ni de l’art de la laine, ni de gains, ni de pertes, il me faut ou me taire, ou raisonner des affaires de l’Etat ».

Inventeur de la notion d’Etat au sens moderne, « c’est donc l’Etat, mais l’Etat du Prince et, dans l’Etat, le Prince d’abord qui intéressent Machiavel », écrivent Marcel Prélot et Georges Lescuyer dans ‘’Histoire des idées politiques’’ (Dalloz, 1986).

Quelles sont les qualités d’un souverain, appelé indifféremment « prince » dans l’ouvrage ? « Vaut-il mieux être aimé que craint, ou craint qu’aimé ? » se demande Machiavel. « Je réponds que les deux seraient nécessaires ; mais comme il paraît difficile de les marier ensemble, il est beaucoup plus sûr de se faire craindre qu’aimer, quand on doit renoncer à l’un des deux. Car des hommes on peut dire généralement ceci : ils sont ingrats, changeants, simulateurs et dissimulateurs (…) Tant que tu soutiens leur intérêt, ils sont tout à toi, ils t’offrent leur sang, leur fortune, leur vie et leurs enfants, pourvu que, comme j’ai dit, que le besoin en soit éloigné ; mais, s’il se rapproche, ils se révoltent. Le prince qui s’est fondé entièrement sur leur parole, s’il n’a pas pris d’autres mesures, se trouve nu et condamné. Les hommes hésitent moins à offenser quelqu’un qui se faire aimer qu’un autre qui se fait craindre ; car le lien de l’amour est filé de reconnaissance : une fibre que les hommes n’hésitent pas à rompre, parce qu’ils sont méchants dès que leur intérêt personnel est en jeu. Mais le lien de la crainte est filé par la peur du châtiment, qui ne les quitte jamais ».

Les déraisons de la raison d’Etat

Comme les résument, dans un souci pédagogique, Prélot et Lescuyer, les idées-forces de Machiavel peuvent se présenter de la façon suivante :
-Le sens du réalisme : le Prince tient l’homme pour individuellement pour ce qu’il est, c’est-à-dire pour peu de chose et les hommes collectivement pour ceux qu’ils sont, c’est-à-dire pour moins encore que leur total. Il ne se préoccupe pas de ce qui devrait se faire, mais de ce qui se fait. Il est à l’affût de tout, mais ne croit pas aisément ce qu’on lui raconte, et ne s’effraie pas non plus d’un rien.

-L’égoïsme, et aussi l’égotisme : le Prince a appris à ne pas être bon au milieu d’hommes qui sont mauvais. Il pratique le culte et la culture du « moi », une gymnastique de la volonté une discipline de la pensée, du sentiment et des nerfs.

-Le calcul : le Prince préfère être craint qu’être aimé. Être craint dépend de lui, tandis qu’être aimé dépend des autres.

-L’indifférence au bien et au mal : le Prince préfère le bien, mais il se résout au mal s’il y est obligé et il y est souvent contraint. Il en connaît plusieurs qui ont violé la foi jurée, mais qui l’ont emporté sur ceux qui ont respecté leur serment.

-L’habileté : la qualité principale du Prince est l’adresse, l’énergie, la résolution et le ressort, car les qualités du Prince exigent une création continuelle, une tension sans relâche vers le but.

-La simulation et la dissimulation : le Prince est connaisseur de l’occasion, collaborateur avisé de la Providence, mais aussi corrupteur audacieux de la Fortune, grand amateur de la ruse et grand adorateur de la force.

-La grandeur : le Prince est au-dessus du commun. Ce qui l’autorise à échapper à la morale, c’est-à-dire au-dessus de la médiocrité ambiante. Il se situe au-delà du bien et du mal. Cupidité rapacité dol, vol, libertinage, débauche, fourberie, perfidie, trahison, qu’importe, puisque tout cela n’a pas à être jugé à la commune mesure des vies privées, mais selon l’idéal d’un Etat à faire ou à maintenir. Pourvu que le Prince arrive au résultat, il n’est pas de moyens qui soient considérés comme honorables.

Machiavel annonce ici l’argument-massue que développeront à volonté des théoriciens et des hommes politiques quelques siècles plus tard : la raison d’Etat, une notion que seul le souverain qui l’énonce est capable de lui donner un contenu et des contours flexibles, bien entendu, au gré des besoins du moment.

Ayant sondé la cupidité et la faiblesse des hommes, l’immoralité- sorte de mal nécessaire pour la fonction de Souverain- et les ambitions infinies du Prince, Machiavel a plus décrit et décrypté une situation que donné une « recette » comme l’ont colporté ceux qui ont voulu donner de lui l’image d’un diable. « Étrange destin d’avoir un nom qui devient un adjectif négatif », écrit Philippe Sollers dans « Le Monde » du 27 septembre 1996.

A.NM.