Par Abdennour Abdesselam :
Il arrive que l’intervention du Chikh soit le produit d’un événement d’apparence sans valeur. Pour Mammeri, «La cause était le plus souvent occasionnelle, un fait tout à fait ordinaire… Elle semble procéder d’une sorte de pulsion irrépressible, quelquefois dictée par des sollicitations formelles. A pénétrer le sens, on s’aperçoit vite que ce qui paraissait pur jeu du verbe était en réalité fruit d’une sûre et longue réflexion…». Chikh Mohand reçoit un jeune visiteur qui venait de se marier. Il débordait d’ardeur. Lorsque le Chikh le questionne sur ses projets, le jeune homme lui dit qu’il envisageait d’entamer un tas de choses à la fois et les terminer toutes. Le Chikh constate l’euphorie de son visiteur. Il le tient par la main et l’emmène vers un coin de la maison. Le Chikh lui indique sous une tuile sortante, un nid d’oiseaux à peine entamé. Il lui demande de rester là à observer jusqu’au soir. Le soir venu, le Chikh rejoint le jeune homme. Il lui demande s’il avait remarqué quelque chose. Le jeune marié dit au Chikh qu’à cette allure, l’oiseau ne finira jamais de construire son nid. Chikh Mohand le retient quelques jours. A nouveau, il l’invite à le suivre au même endroit. Ils trouvèrent le nid achevé. C’est alors que le Chikh tempère le jeune hyper pressé de tout construire en un seul jour en lui disant: «Azemzum ar uzemzum Afrux ad yebnu lâech-is» (C’est petit à petit que l’oiseau fera son nid ). La logique s’en est allée d’elle-même. Le jeune homme comprit qu’en étant persévérant et en ne faisant pas dans la précipitation, on finit toujours l’ouvrage entamé. Depuis, il calma son ardeur et ledit ci-dessus devient proverbe encore en usage. D’autre part, de riches visiteurs viennent satisfaire leur curiosité quant à la véracité de la réputation du Chikh. Après un long entretien sur les choses de la vie, le Chikh, à son accoutumée, les invite à déjeuner. Les riches visiteurs, répugnant et considérant le lieu où ils devaient manger comme ne pouvant pas leur convenir, déclinent l’invitation. Le Chikh avait compris les raisons de ce refus. C’est alors qu’il dira: «Nefreh s win t-yetchan; âad a win t-yedjan» (Il me plait de voir mes visiteurs manger, mais il me plait encore plus que certains refusent, car d’autres en profiteront alors). Il dira en différentes circonstances : «Chghwel d izem, mi t-taânidh, d awtul» (on appréhende souvent l’effort mais sitôt entamé il devient facile), ou encore : «A bu snat, bru i yiwet» (Un tiens vaut mieux que deux tu l’auras). D’une circonstance ordinaire, bien des réflexions fusent de la pensée du Chikh.
A. A. (kocilnour@yahoo. fr)
