Par DDK | 12 Février 2008 | 5712 lecture(s)

“Hanifa a chanté ses propres douleurs”

La Dépêche de Kabylie : Pourquoi avoir choisi spécialement Hanifa comme artiste pour écrire votre livre ?

l Rachid Hammoudi : D'abord comme journaliste. Je me rappelle qu'en 1992 ou 1993, un hommage où Abdenour Abdesslam était très impliqué, fut organisé entre Alger et Tizi Ouzou. Je fus chargé de couvrir la cérémonie. Le jour où on devait déposer avec un groupe d'artistes notamment Said Hilmi une gerbe de fleurs à El Allia, il a fallu tourner un bon moment pour retrouver sa tombe. C'est un fait qui m'avait alors frappé. Ce terrible oubli m’a touché. A Tizi, Cherif Kheddam avait déclaré, le lendemain, à la maison de la culture que "c'était notre Edith Piaf". Je savais que Edith Piaf fut l'objet de nombreux livres et encore tout récemment d'un film "La Môme". Même une de ses amies avait apporté son témoignage sur son parcours et sa vie tumultueuse. A la même époque j'avais fait la connaissance de M.Olivier Todd, journaliste très connu notamment avec ses passages à l'Express et au Nouvel Observateur. Il est l'auteur de nombreux livres, des romans et trois biographies très documentées sur Brel, Camus et plus récemment Malraux. J'ai correspondu avec lui et je l'ai mis sur quelques pistes à Alger à propos de Camus. Je reste fasciné par sa manière de faire revivre avec un grand souci du détail un personnage et, à travers lui raconter une époque, ses senteurs. J'adore lire aussi Modiano même si lui reste sur un registre plus subjectif. Donc, comme un journaliste, je me suis lancé en quelque sorte un défi : tenter à travers les témoignages des gens qui l'ont connu de faire revivre l'artiste et en même temps de dire l’époque. Je suis reconnaissant à beaucoup : Kamel Hamadi, sa fille Lila, Cherif Kheddam, Taleb Rabah, Slimani, Cherifa, Nouara ; les regrettés Mustapha El Anka qui a chanté "Yemma" en duo, cheikh Nourredine, Hocine Ouarab, Mohand Rachid qui détient un nombre important d'archives. Et puis y a un élément subjectif. Enfant, j'ai écouté ses chansons comme celles d'autres artistes aussi. Mais dans mon oreille résonnait celle de Sidi Abderhamne que fredonnait ma mère. Je crois que c'est la première chanson que j'ai entendue dans ma vie. L’enfance est ce territoire de pureté que chacun cherche à revivre.

Vous vivez en Kabylie et vous avez sans doute remarqué que les jeunes sont entièrement absorbés par les chansons de Matoub Lounès. Dix ans après son assassinat, le Rebelle continue à constituer presque le chanteur unique pour les nouvelles générations. Le phénomène Matoub et son omnipotence a fait que des artistes talentueux Telle Hanifa et d’autres encore ne sont presque plus écoutés malgré la qualité de leurs chansons et leurs voix. Comment expliquez-vous cela ?

l Il n'y a pas que Hanifa que les jeunes n'écoutent plus. Apprécient-ils plus Slimane Azzem, Cherifa et même Matoub Lounès sans parler du grand poète Lounis Ait Menguellet ? Bien des jeunes de Kabylie profonde lui préfèrent un Houari Dauphin ou une Massi. A mon humble avis, chaque époque secrète ses goûts. Sous toutes les latitudes, la majorité n'est pas exigeante mais victime des apparences trompeuses des médias désormais envahissants. Comment un jeune qui rêve de partir en France, de quitter à tout prix le pays puisse être touché par une complainte sur les douleurs de l'exil ou la malédiction de devoir quitter la terre de ses ancêtres. La nostalgie renaît plutôt une fois là-bas. Il y aussi l'école qui ne donne pas assez d'outils pour apprécier, comprendre et disséquer un texte. Jeune, nous faisions le parallèle entre Baudelaire et Ait Menguelet. Matoub est un écorché vif. Comment la majorité des jeunes de maintenant pourraient l'inscrire dans une tradition ? Plus grave, c'est parfois chez certains le critère religieux qui détermine le rejet. Hnifa, Taleb Rabah parlent de réalités passées. Il faut être conscient et d'une saine curiosité pour apprécier. C'est valable pour la chanson, que pour les livres.

Le même constat est valable pour Nouara...

l Nouara a, je pense, un public plus important. Elle est plus récente et sa collaboration musicale avec Cherif Kheddam lui a permis de se faire apprécier notamment auprès des universitaires. Je pense aussi que Hnifa même si elle a chanté sur ses propres douleurs relatent moins les drames de la solitude. Par exemple, chez elle, la femme est perdue suite à l'exil du mari, de la malchance.

Chez Nouara, c'est davantage né d'une incompréhension avec le compagnon, En ce sens, elle est moins «démodée». Schématiquement, Hnifa parle des femmes, Nouara davantage de la femme. Il ne faudrait pas non plus oublier que Nouara a touché à la chanson revendicative. Elle a chanté entre autres sur les droits de la femme dans un de ses titres célèbres «Technam ak af zen iw».

Ce n'est pas le cas de Zohra qui, bien qu’elle ne soit jamais passée à la télé et bien que décédée, a un public important parmi les jeunes de Kabylie. Pourquoi d'après vous ?

l Zohra a des thématiques très subjectives aussi et chante sur des problèmes plus actuels. La radio l'a également popularisée. On est au courant plus ou moins de son divorce, de ses problèmes personnels. Cela la rend plus attachante notamment chez le public féminin. C'est aussi le cas de Yasmina. Les parcours de Cherifa, Khedoudja ou de Hnifa sont par contre moins connues. Cet élément subjectif a influé moins sur les jugements des auditeurs et du public en général.

Votre biographie sur Hanifa devait être publiée en livre. Pourquoi le projet a-t-il été "détourné" ?

l Il ne s'agit pas de "détournement». J'ai voulu à un moment donné le publier. Un éditeur m'avait demandé d'en ajouter quelques chansons. Les aléas de la vie n'ont pas fait de l'édition du manuscrit une urgence et une priorité. Ramdane Iftini et Samy Allam ont adapté l'essentiel en rajoutant leur propre recherche (la femme qui intervient dans le film, ce sont eux qui l'ont déniché). Mais qui sait, le documentaire pourra me redonner l'envie de le confier a un éditeur.

Vous préparez une biographie sur Tahar Djaout, pouvez-vous nous en parler ?

l Tahar Djaout est un homme pudique et talentueux. Il mérite d'être mieux connu. Beaucoup de ses amis sont encore en vie. J'ai achevé une soixantaine de pages sur sa vie d'auteur et de journaliste plus connue. Ses écrits, ses interviews sont nombreuses. Au delà de l'hommage à l'homme dont l'assassinat nous révoltera toujours, c'est une autre façon d'évoquer aussi l'histoire de la presse, d'un journal comme Actualité et de toute cette période foisonnante des années 70 et 80. Je pense que sa biographie est plus facile à faire avec l'accord bien sûr de sa famille et le soutien de ses compagnons.

Entretien réalisé par Aomar Mohellebi

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