Par Amar Naït Messaoud :
Même si elle a été escamotée par la fièvre politique des législatives et par les gesticulations qui ont en découlé la dimension économique de la crise algérienne rebondit, cette semaine, avec la hantise qui, à intervalles réguliers, a tenaillé les gouvernants, à savoir la chute du prix du pétrole. En l’espace de quelques jours, le cours du brut a connu une chute vertigineuse de plus de 30 dollars, pour se situer, ces derniers jours, à moins de 85 dollars. Rappelons qu’il y a quatre mois, en février 2012, le baril caracolait à plus de 120 dollars. L’Algérie fait partie de ces quelques rares pays pour lesquels le graphe de l’évolution du prix du baril représente, selon le cas, un signe d’ « opulence », de faste et de dépenses publiques, ou bien, inversement, un signe de tension, de lendemains incertains et même d’émeutes. La vérité la plus prosaïques de notre économie est là sans fard. Aucune mécanique institutionnelle, fût-ce l’élection d’une Assemblée nationale, ne saurait nous détourner de cette dommageable fatalité qui obère depuis des décennies notre destin économique, social et même politique. Sur les 30 points que le Mouvement Populaire Algérien (MPA) a présentés aux électeurs pendant la campagne pour les législatives du 10 mai dernier, le point n°12 dit textuellement: « L’un des plus grands défis de l’Algérie pour les cinq années à venir consistera à préparer les conditions et à mettre en œuvre un processus maîtrisé de passage de l’économie pétrolière, qui s’appuie sur la rente, à une économie de production, qui puise son essence dans l’effort et l’intelligence. Il ne s’agit pas […] de veiller à léguer leur part de pétrole aux générations futures. Il s’agit d’utiliser les revenus du pétrole à la préparation de l’ère après pétrole ». Cette nécessité d’aller vers une diversification de notre économie est, paradoxalement, reconnue par plusieurs parties et acteurs de la vie politique et économique du pays, à commencer par le Premier ministre et le Président de la République. Le sentiment d’impuissance, qui afflige l’action de l’État pour aller dans ce sens, est principalement nourri par le passif de la rente et du clientélisme que les recettes de l’or noir ont installé dans tous les rouages de l’État et de la société. Pire, les velléités de changement sont rapidement neutralisées par la mentalité d’assistanat, entraînant laisser-aller, gabegie et absence de réflexion. C’est à un véritable Léviathan, qui a consumé les énergies et pulvérisé toute sorte d’intelligence, que nous avons affaire. Toutes les réflexions et appréhensions qui ont suivi la chute des prix du pétrole à partir de septembre 2008 ont été diligemment oubliées et savamment enterrées quelques mois plus tard, c’est-à-dire lorsque le baril commençait à remonter en 2009. En janvier 2011, les jeunes Algériens ont, dans une conjoncture fébrile dite de « Printemps arabe », dressé des barricades, brûlé des pneus et cassé des édifices publics pour revendiquer un mieux-être social. Le gouvernement, parlant de « crise d’huile et de sucre », délia sa bourse dès février et puisa dans l’argent du pétrole pour soutenir la plupart des produits alimentaires de base et relancer la machine du dispositif social d’emploi (DAIP, Ansej, Anjem,…). En juin, le Premier ministre fit son bilan: un million d’emplois créés en six mois. Les experts crièrent au scandale, sachant qu’une grande partie de ces emplois revient aux dispositifs du pré emploi destiné aux jeunes diplômés. En 2012, la loi de Finances, pour laquelle sont affectées des dépenses de transferts sociaux historiques, enregistre un déficit budgétaire de…54 milliards de dollars! Un chiffre historique aussi. Ouyahia a averti que l’on ne peut pas continuer à ce rythme. Il a même parlé de la fin des plans quinquennaux de développement, pour laisser place à des investissements diversifiés, réalisés par les entreprises et générateurs d’emplois et de richesses. Donc, après l’épisode de 2008, et un peu plus d’un mois après l’élection de la nouvelle APN, l’Algérie vient d’être secouée par l’annonce de la chute du baril de pétrole. N’est-ce pas là une opportunité pour les nouveaux députés de se hisser au niveau des enjeux liés à l’avenir économique du pays? Ce serait une tâche ardue, historique, mais ô combien noble, si le gouvernement, dont la nouvelle composition tarde malheureusement à être annoncée, venait à être conduit à ouvrir les nouveaux horizons économiques du pays, en faisant des recettes pétrolières un moyen de mettre fin à la dépendance au pétrole. Le reste des gesticulations, comme le déplaisant et exécrable spectacle auquel se sont livrés les militants du FLN ce week-end, le peuple algérien n’en a que faire. Il ne voudrait pas prendre l’ombre pour la proie.
A. N. M.
