La lente agonie d’une bourgade

Au pied du versant sud du mont Dirah, sur le chemin de wilaya 12, nous sommes déjà loin des derniers signes de vie humaine et d’anxiété existentielle des villes et villages de la wilaya de Bouira. Comme le déplorera quelques minutes après notre arrivée, un habitant du douar, « ici, nous sommes au milieu de nulle part ». Ce sentiment de vacuité et d’abandon est fortement présent chez les enfants et les adultes de Oued Benayed. Située dans une anfractuosité de la montagne, la bourgade est géographiquement assimilable à un cône de déjections à peine surélevé par rapport aux furieuses rivières qui l’enserrent par l’est et par l’ouest. A environ 65 km au sud-ouest du chef-lieu de wilaya et à une trentaine de km de la ville de Sour El Ghozlane, Oued Benayed plonge dans un état d’hibernation que seuls quelques rares véhicules passant en trombe au milieu de l’agglomération ébranlent temporairement. Devant le seul épicier du village appartenant à la famille Chadly, Abdelkader dirige le regard vers les plis escarpés de Mouhram et Sakhra, deux montagnes massives qui ferment rapidement le regard du visiteur. Depuis sept heures du matin, son troupeau de moutons « flâne » dans tous les sens trouvant rarement une herbe à brouter. « Je ne garde pas mes bêtes tout le temps. C’est la deuxième fois que je sors de la maison pour voir où elles se trouvent. En tous cas, c’est bien maigre l’herbe par ici. Il n’y a que le fond de l’Oued et les berges de Guelleb Lahdjar qui en sont quelque peu garnies. Sinon, la vraie alimentation pour les moutons et les brebis, ce sera le soir dans la grange avec les bottes de fourrage sec (paille et avoine). Cela coûte cher, croyez-moi, que d’élever le cheptel. Les gens se demandent pourquoi la viande est chère chez le boucher. Mais, je trouve que c’est normal ». Les nuages moutonnant au-dessus des crêtes jettent une lumière grise sur les versants abrupts et les fins raidillons de Mouhram. L’ancienne piste, aujourd’hui goudronnée, qui mène vers le petit hameau de Chaïba, est presque vide, hormis trois écoliers avançant à pas nonchalants et qui, dans un accès inexplicable de nervosité, se mettent à se bagarrer à coups de pierres. Les pierres ici ne manquent pas. C’est une contrée de rocaille. Les gros blocs qui dévalent les parois escarpées du mont Dirah finissent leurs course dans le lit du grand cours d’eau appelé Oued Benayed (le même nom que celui du village) ou dans les méandres de Guelleb Lahdjer, un affluent de Oued Rached à la violence légendaire comme le suggére son nom (« Renverse-pierres »). Les galets très polis des rivières laissent passer une eau limpide et cristalline qu’aucun ouvrage hydraulique ne récupère. Le problème nodal de ces populations est de l’avis de tous les habitants, celui de la non-mobilisation de l’eau. L’eau des sources, des ruisseaux et de la fonte des neiges va directement dans le réseau endoréique qui aboutit à Chott El Hodna, au sud de la ville de M’sila. Autrefois, Oued Benayed, une bourgade de plus de 2000 habitants produisait des fruits et des légumes qui alimentaient Sour El Ghozlane et Sidi Aïssa. Les vestiges sont là : des figuiers vieillis et rabougris, des amandiers desséchés et réduits en moignons et des traces de carrés de jardins potagers sur les berges, des cours d’eau. Alors, que s’est-il donc passé entre le « petit paradis » d’antan dont parle Abdelkader avec une amère nostalgie et le désert d’aujourd’hui où les parois des oueds rappellent des canyons dénudés du Sahara ?Les habitants justifient l’abandon des travaux des champs par la période d’insécurité où la région constituait un « no man’s land » et l’exceptionnelle sécheresse de l’hiver 2001/2002. « Nous n’étions pas préparés à un tel phénomène. Ni barrage, ni retenue hydraulique dans les parages. Les gens avaient bradé leur bétail aux marchés de Sidi Aïssa et de Bouira. Les puits de 20 m de profondeur avaient tari. Pour les besoins domestiques, nous achetions des citernes d’eau à 1200 DA les trois mille litres. C’était franchement intenable. Ces deux dernières années, la nature nous a bien servis, mais en dehors des ouvrages hydrauliques, cela demeure aléatoire », ajoute notre interlocuteur. Un vieil homme, assis sur un gros rocher, nous signale le danger de l’érosion. « Un jour, oued Benayed sera carrément écrasé par les blocs de pierre qui déboulent de la montagne. Regardez les crevasses qui déchirent les parcelles de céréales. Nous avons retrouvé des graines de blé dans les bas-fonds des ruisseaux emportées par les eaux furieuses ». Le problème de l’érosion touche même la route, la seule qui dessert la bourgade. des morceaux de goudron sont arrachés, des ponceaux sont obstrués. « Ecrivez, ajoute le vieil homme, que nous sommes deslaissés pour compte de la commune de Dirah. Aucun projet n’est venu pour soulager le chômage de la jeunesse. Le transport n’existe pas. En hiver, quand il neige, nous achetons la bouteille de gaz à 300 DA au noir. Nos maisons menacent ruine. Si cela continue comme ça, d’ici quelques années, tout le monde déguerpira de Oued Benayed ».

Amar Naït Messaoud