L'un des symptômes majeurs des contre-performances économiques qui prennent en tenaille la politique générale du pays, est bien l'ébullition du front de l'emploi, particulièrement sa face la plus exposée à l'analyse et à la critique, à savoir les emplois dits d'attente, dont le nombre avoisinerait 900 000.
Par Amar Naït Messaoud
Rien que pour les affiliés au dispositif d’aide à l’insertion professionnelle (DAIP), ils seraient, selon le ministre du Travail, de l’Emploi et de la Sécurité sociale, Mohamed Benmeradi, quelques 800 000 recensés en 2013. Les titulaires de ces postes sont là depuis des années. Ils témoignent, à leur corps défendant, du statisme ravageur qui obère la politique de l’État en matière d’investissements créateurs d’emplois. C’est là une réalité que le gouvernement lui-même n’a pas pu dissimuler. La preuve, les travaux de la tripartite du 10 octobre 2013 ont porté majoritairement sur les voies et moyens qu’entendent se donner les pouvoirs publics pour relancer l’industrialisation du pays, en insistant avant tout sur l’amélioration du climat des affaires, afin de pouvoir gagner aussi la bataille de l’emploi. Car, c’en est vraiment une. Le front social, malgré la diversité de ses revendications (logement, amélioration des services publics, chômage), est principalement alimenté par un « carburant » à haut degré d’inflammabilité à savoir les difficultés d’accès à l’emploi. C’est ce dernier qui conditionne le reste du bien-être ou du malaise social, le pouvoir d’achat, y compris le pouvoir d’accéder à un logement sous l’une des formules mises en œuvre par l’État. Mais, il se trouve que, depuis que l’Algérie a commencé à engranger des recettes conséquentes en hydrocarbures exportés, une espèce de solution de facilité s’est présentée devant les pouvoirs publics consistant à offrir des solutions d’emplois provisoires et précaires à ceux qui sortent chaque année de l’université. Ils sont annuellement estimés à 250 000 ou 300 000 diplômés de l’université. L’on sait que la « mécanique » des investissements a été cassée au début des années 1990, lorsque le pays a eu à passer sous les fourches caudines du Fonds monétaire international, dans le cadre du tristement célèbre Plan d’ajustement structurel (PAS) ayant accompagné le rééchelonnement de la dette extérieure algérienne. Même si depuis le début des années 2000 l’Algérie a commencé à sortir de ce piège imposé par une histoire économique et sociale peu portée sur la rationalité le désinvestissement industriel a poursuivi sa marche infernale. Le gouvernement a investi l’argent du pétrole dans les infrastructures et équipements publics, soit un montant qui dépasse 500 milliards de dollars depuis quatorze ans. Ce genre d’investissement, tout en étant bien nécessaire, vu le retard du pays en la matière, est loin de générer l’emploi permanent. Il n’en sera susceptible que lorsque se grefferont à lui les investissements industriels productifs que les infrastructures nouvelles rendront possibles. Entre-temps, une nouvelle masse salariale de grande ampleur a été distribuée à des travailleurs temporaires travaillant sur des chantiers publics; ce qui a généré inévitablement de nouveaux besoins de consommation sans équivalent de production. Le pouvoir d’achat a été artificiellement rehaussé au cours de tripartites tenues depuis 2008, lesquelles avaient décidé des augmentations de salaires. Dans la foulée, les emplois d’attente servis aux jeunes universitaires ont vu leurs rangs se renforcer chaque mois; le rythme s’accélérera à partir du début de l’année 2011, lorsque des débuts d’émeutes ont failli plonger l’Algérie dans le funeste Printemps arabe. Le cumul de ce genre de situations et le prolongement indéfini de l’attente supposée couronner les postes de pré-emploi par une intégration dans les corps où ils sont affectés ont fini par déborder. Presque un million de personnes sont concernées par une régularisation promise depuis des années. Le ministre du Travail, de l’Emploi et de la Sécurité sociale a montré en novembre dernier, des réticences quant à une éventuelle intégration globale de tous les effectifs. La Fonction publique étant déjà saturée avec ses deux millions de fonctionnaires. Certaines entreprises publiques ont des difficultés à assurer le salaire des travailleurs titulaires. Cependant, la pression venant des travailleurs pré-emploi n’a pas cessé. Depuis septembre, elle a choisi la rue pour s’exprimer, et ce, malgré la mobilisation des services d’ordre, particulièrement à Alger. En toute apparence, le combat n’est pas totalement perdu. Il vient même de remporter une « petite bataille », puisque le ministre dont il a été question plus haut vient de déclarer comme « prioritaires » les universitaires émargeant au DAIP dans le cadre du recrutement que devra opérer la Fonction publique prochainement. La déclaration du ministre du Travail et de l’Emploi fait suite à un constat fait par la Cour des Comptes et que les parlementaires de l’APN ont répercuté en direction du ministre des Finances, à savoir que 140 000 postes budgétaires, ouverts dans le corps de la fonction publique, ne sont pas encore pourvus. Ce sont des postes considérés comme vacants. Sur les 800 000 jeunes inscrits dans le cadre du DAIP, 500 000 exercent dans les structures de la fonction publique. C’est pour cet effectif que le ministre entend instaurer une « préférence » dans les concours de la fonction publique, par rapport aux candidats « externes ». Mais comment compte s’y prendre en la matière la direction générale de la fonction publique? Instaurera-t-elle un système de notation qui favoriserait un « pré-emploi » du DAIP lorsque la structure pour laquelle il travaille organise un concours? Les modalités techniques suivront nécessairement. Cependant, même si ce pas arrive à être franchi dans des délais raisonnables, le problème de fond demeure presque intact. C’est moins de 20 % des pré-emplois que cette opération touchera. Les « contingents » des universitaires primo-demandeurs d’emploi continueront à affluer chaque année sur un marché du travail faible et « ratatiné ». Les clefs du problème sont bien dans cette relance industrielle recherchée par le gouvernement depuis 2012, mais aussi dans la formation universitaire qui est « sommée » de se conformer au terrain économique qui est en train de prendre naissance en Algérie. C’est à ces seules conditions que l’image de raillerie dont est flanqué le système de pré-emploi pourra être éradiquée.
A. N. M.

