"Ataba", maintien des vacances et de la date des examens – Le saut dans l'inconnu

Par Amar Naït Messaoud

C’était sans doute prévisible. La grève des enseignants, qui aura duré quelque quatre semaines, ne pouvait pas rester sans conséquences. Les réactions en chaîne ont commencé dès la reprise des enseignants. Ce fut le tour des élèves de débrayer, de passer à la revendication, d’investir la rue et de poser leurs conditions à une reprise des cours. Une option s’ouvre déjà; involontairement, les lycéens se transforment en jeunes « syndicalistes ». On les a vus sur une chaîne de télévision privée se présenter comme tels. Ils disent ne pas accepter de servir de « boucs émissaires » à une situation qui leur est imposée. De son côté le gouvernement a tergiversé dans le processus de prise de décision. Les déclarations émanant du ministère de l’Éducation, se voulant parfois rassurantes et d’autres fois comminatoires, se prennent souvent en retard et selon le graphe des pressions de la rue; pressions venant des premiers grévistes, les enseignants, et des seconds grévistes, les élèves. Dans leur globalité les préoccupations exprimées par les élèves de terminale et leurs parents sont légitimes et fondées. Elles consistent à s’interroger sur la meilleure manière de décrocher le sésame du baccalauréat dans un système social qui en fait presque un « mythe ». Il est vrai que, dans cette histoire, la symbolique l’emporte largement sur la réalité du terrain. La réussite professionnelle et l’ascension sociale ne sont pas automatiquement liées dans une économie qui s’est donnée d’autres pistes d’enrichissement, à savoir, entre autres, les arcanes de la rente pétrolière et l’économie informelle. Cependant, la symbolique sociale continue à empreindre les esprits, et une large frange de parents d’élèves tient à dépasser ce stade de la symbolique, pour faire du baccalauréat et des études supérieurs, en général, un moyen de promotion sociale. Mais comment rendre faisables et atteignables ces objectifs, dans une situation de déliquescence générale, qui a fait faire à l’autorité de l’État plusieurs pas en arrière? En effet, sous le règne de l’ancien ministre de l’Éducation nationale, Boubekeur Benbouzid, de graves précédents ont eu lieu en matière de concession sur le plan pédagogique. De toutes les concessions, l' »hérésie » du seuil de cours à soumettre à l’examen du Bac (popularisé par le terme en arabe « ataba ») est sans doute la plus condamnable, car la plus nocive au capital pédagogique censé être accumulé et assimilé par les élèves. De concession en concession, les élèves de terminale en sont arrivés à réclamer l’établissement de ce fameux seuil dès le mois de janvier, c’est-à-dire trois mois après le début des cours. Peut-être que, à l’origine, en concevant ce système de seuil, l’administration a voulu, exceptionnellement pour une année, mettre au même niveau les lycées du pays, suite à de menus retards qui auraient été enregistrés dans quelques établissements. Mais le ministère de tutelle a été pris à son propre jeu, d’autant plus que les raisons pour rendre élastique cette notion de seuil n’ont pas manqué au cours des dix dernières années. Ici, on fait allusion à ces interminables grèves qui prennent en otage le système éducatif national. À cela, s’ajoute une certaine « pente glissante » de ce qu’est devenue l’école algérienne, en général, sur le plan de la discipline interne. L’on a souvent affaire à de véritables pétaudières où l’enseignant, le surveillant général, le censeur et le directeur ont perdu toute forme d’autorité. La drogue circule librement entre lycéens. Les portables sont parfois utilisés, dans leur application photographique, à des fins de chantage contre les jeunes filles. Les commissariats de police et les tribunaux sont bien fournis en informations sur ces sujets, outre les agressions contres les enseignants et, surtout, les enseignantes. On a ainsi la nette impression que l’on quitte l’instance pédagogique pour une quelconque arène que ne régit aucune loi. Les élèves protestataires tiennent donc à leur « ataba », et le ministère de l’Éducation vient, dans une explication sibylline, de leur répondre que « l’examen du baccalauréat ne portera que sur les cours et les chapitres dispensés ». Ce jeu « au chat et à la souris » est rendu possible par le rehaussement de la barre de revendications auquel ont habituellement recours les candidats au Bac. Depuis que la notion de seuil a été « validée » comme une donnée naturelle, on a tendance à la revendiquer même lorsque les cours n’ont pas subi de graves perturbations. Il s’agit, en dernière instance, de rendre la Bac le plus abordable possible. Mais où se termine ce « possible », lorsqu’on sait que la valeur de notre examen national est gravement discréditée en Algérie et à l’étranger? C’est dans ce contexte de crise aigue, où les semaines et les mois sont chichement comptés avant l’échéance du Bac, que l’on revendique, aussi, le non report des examens de fin d’année (sachant que le ministère en a avait fait, la première fois, une voie de salut pour pouvoir rattraper les cours perdus); de même, ne pouvant pas s’arrêter en si bon chemin, on exige aussi le maintien des vacances scolaires de printemps. Dans une situation où la haute administration de l’Éducation tergiverse, se ravise et gère « politiquement » les crises qui secouent son secteur, l’on ne devrait sans doute pas s’étonner que des dérives de ce genre puissent advenir. Mais ceux qui se considèrent aujourd’hui comme des « boucs émissaires », dans une situation pourtant rattrapable, pour peu qu’il y ait la volonté de tout le monde, risquent de devenir demain de vraies victimes d’un système où tout le monde aura failli.

A. N. M.