Evocation : Kateb Yacine, l’humaniste aux sandales de caoutchouc

Il était un parangon de vertus et un modèle d’humilité. L’auteur de Nedjma, dont l’optimisme suinte à travers les pages de ses livres, n’a jamais étanché sa soif de savoir, ni assouvi sa passion pour l’écriture. Alliant la rigueur méthodique à la perspicacité littéraire, l’homme aux sandales de caoutchouc avait ce don de savoir, en suivant patiemment les détours et les méandres des phrases, tout décliner d’un sentiment, tout exprimer d’un paysage, tout relater d’un événement. Et cette parfaite maîtrise d’un style, qui rassemble chaque détail, le faisant concourir à la construction de ce monde terrible et calme. Le lecteur est, comme l’auteur, entraîné au fil des pages, si évidemment que, le livre fini, il en poursuit presque le déroulement, jusqu’à la fin des personnages. Toujours disponible, il parle de sa vie avec la fougue d’un adolescent, empruntant à l’humilité la simplicité des mots et à l’objectivité la pertinence du jugement. Au besoin, il a la langue acérée et n’hésite pas à trancher dans le vif. Avec des mots flamboyants, il harcèle les consciences, au point d’agacer les plus patients et d’effrayer les repus. Dans tous les métiers, on commet des impairs. L’écrivain y faillirait-il dans ce cas, quand il a pour devoir de défricher l’inconnu ? Il ne déroge pas à la règle quand il déclenche l’excès face à des pesanteurs mutilantes et préjudiciables. Interdit de parole, Kateb Yacine n’a jamais cessé de débrider les baillons. Il était de toutes les espérances, de toutes les libertés, de toutes les folies. Il était là quand la culture avait besoin de lui, quand les droits de l’homme le réclamaient, quand les femmes luttaient, quand les travailleurs peinaient et quand la jeunesse désespérait. Du manœuvre au lauréat du prix Lotus et tant d’autres honneurs, Kateb Yacine ne s’est jamais départi de la franchise des profondeurs paysannes de son pays. En tirant sa révérence, un certain 27 octobre de l’année 1989, Kateb Yacine est entré de plain pied dans le Panthéon des immortels.

N. M.