En dépit des vicissitudes continuelles du mode de vie des Kabyles, ces derniers gardent jalousement certains rites presque immuables. La fontaine, communément appelée Thala, continue de désaltérer avec son eau fraîche bon nombre de villages kabyles, hautement perchés sur des éperons rocheux et pieds de montagne. De tout temps, les fontaines publiques sont une véritable source d’inspiration pour les poètes, peintres et chanteurs. Ces lieux mythiques n’ont, de cesse, étanché la soif des villageois, notamment en période de disette. Jadis, la fontaine était le lieu de rencontre et de palabre par prédilection pour la gent féminine. Il est de coutume de voir des processions de femmes de tout âge, cruche, amphore, bidon sur le dos, faisant des allées et venues et où elles papotaient allégrement et parfois orageusement. Autant dire, un authentique élément de la vie culturelle et sociale de la femme kabyle. Des historiettes et scènes ménagères sont distillées par les femmes. Une occasion de parler de tout et de rien, tralala ! C’est un lieu sacré pour celle qui fut longtemps gardienne des mœurs et des us, d’autant plus que Thala est le seul endroit où l’homme ne s’invite guère à perturber ces scènes presque théâtrales. Honte à celui qui se hasarde à reluquer des filles bien toilettées venues remplir leurs jerricans. La vigilance est de taille. Car, la société kabyle est réputée intransigeante quant aux libres épanchements des passions. Néanmoins, dans le passé les jeunes garçons trouvaient des parades pour charmer des futures prétendantes au mariage. Si pour certaines filles, aller à la fontaine est synonyme de corvée, pour d’autres, c’est l’occasion de s’évader de la maison pour donner libre cours à leurs pensées secrètes. Parfois, de jeunes jouvencelles, précautionneusement endimanchées, partent à la fontaine dans l’espoir de trouver l’âme sœur. Bon nombre d’entre elles doivent une fière chandelle à la fontaine qui leur a permis de mettre la bague dans le doigt. Pratiquement, chaque village possède une fontaine où les femmes sont des reines sans égales. Et même si l’ensemble des foyers est raccordé au réseau de distribution de l’eau potable, il reste, néanmoins, que l’eau cristalline de la fontaine est de loin la mieux prisée à celle des robinets. Chaque fontaine recèle une histoire propre à elle. Qu’elle soit ferreuse ou calcareuse, les villageois vantent les mérites de leurs eaux en évoquant souvent des vertus thérapeutiques. Dans la région d’Ath Waghlis et Ath Mansour, les fontaines publiques sont légion où l’eau est puisée au sommet majestueux de l’Akfadou. Thala n Bouchachiw, Larbâa Mazouara, Ath Allouane, Louta, Boumelal… sont jalousement gardées par les villageois qui voient en elle une pérennisation et une sauvegarde du legs des anciens. « Tulmut », est le nom attribué à une eau communément partagée par deux villages, en l’occurrence Boumelal et Louta. Puisée au cœur du mont de l’Akfadou dans les années 40, cette source vitale a nécessité de gigantesques efforts pour l’acheminer jusqu’à destination. C’est le résultat d’un dur labeur fourni par les anciens de ses deux bourgades ayant conjugué leurs efforts dans la douleur. L’orme champêtre (tulmut en kabyle) est forcément l’élément principal de la distinction de cette eau par rapport aux autres. L’eau de Tala Tulmut est unique dans son genre. « C’est une aubaine pour le corps humain de s’abreuver en cette eau magique », nous confirme fièrement un septuagénaire du village « Louta ». Les villages kabyles gardent jalousement leurs fontaines. Un legs précieux des aïeux. Ne constituant pas des nymphées publics, la fontaine kabyle est souvent érigée à la périphérie du bourg, loin des regards indiscrets. La fréquentation de ces lieux se fait de moins en moins par les femmes, car ces dernières rechignent à l’idée d’aller faire la corvée des jerricans. En période caniculaire, les fontaines retrouvent une certaine ambiance un tant soit peu, et ce, en raison d’un débit moins fougueux des robinets installés dans les foyers. Le stress hydrique se ressent davantage en période estivale. Sur ces entrefaites, la fontaine fait office de bon substituable aux robinets des foyers qui tarissent dans cette période de disette. Bon nombre de comités de villages ont pris l’initiative de restaurer et de mettre au goût du jour des fontaines laissées à l’abandon après l’arrivée du fameux robinet dans les maisons. Ces véritables joyaux doivent être protégés et perpétuer cette tradition, car ils constituent un pan de notre patrimoine ancestral, lequel est à la croisée des chemins. Entre modernité et modernisme, chaque objet, chaque lieu sont des témoins d’une histoire ayant son pesant d’or. De même, la fontaine publique est source d’histoire et d’espoir à valoir. Personne ne peut prétendre dire : « Fontaine, je ne boirai pas de ton eau ».
Bachir Djaider
