… Itinéraire d’un artiste aux œuvres titanesques

Durant les événements du Printemps 2001, il initia la marche des taxis à Paris (étant lui-même chauffeur de taxi, un artiste de son envergure), en solidarité avec la Kabylie. Il est né le 12 janvier 1954 à Ath Lahcène, dans la région d’Ath Yenni. Bercé depuis son enfance par la zaouïa de son grand-père, Belkacem, dont l’influence s’avérera par la suite dans ses œuvres musicales. Il s’initiera à la musique, alors très jeune. Il touchait à tous les instruments : mandole, bendir, guitare sèche, percussion, synthé…, pour devenir ensuite un véritable virtuose. Lycéen, il monta dans le début des années 70, le groupe « Igoudar » (les aigles), puis il accompagna son alter égo, qui n’est autre que Idir, dans son premier album, « Avava Inouva », sorti en 1974. Il était son guitariste de talent. En 1981, les choses sérieuses commençaient pour Brahim Izri, par l’édition de son premier album : « Sacrifice pour un enfant »’, raffiné, où l’artiste chante le veuvage d’une jeune femme qui décida de ne pas se remarier, afin d’élever son unique fils qu’elle pria de ne pas l’abandonner. L’identité amazighe dans « Iban » a été chantée. L’auteur était parmi ceux qui prônaient la lutte pacifique pour arracher la revendication linguistico-culturelle berbère. Iban webrid yernaAn eddu s wallaghUqebel el fuciUr n tsmengha garaneghIban webrid yernaIzmer ad iffeghU m’jahed ur nenghiUr ed qqim deg JerjiraAvec la chanson « Moh Amran », très belle d’ailleurs, l’artiste raconte ce personnage amusant, ingénu et loufoque. Errant à longueur de journée. Dans « Ula yugadegh », l’artiste met à l’honneur la zaouïa. La musique étant de son grand-père, Belkacem, fondateur de la zaouïa d’Ath Lahcène. Cette chanson cantique et à prédominance choraliste et surtout, du bendir, comme font les khouanes dans ce lieu de culte. Un détail qui révèle le talent fou de ce chanteur, c’est la transition musicale. Il s’agit d’un magistral passage de la chanson « Iban » à « Tura d nubaw ». Il est à noter aussi la prédominance du son de la basse. Un style qui a été propre à Izri et à Idir et qui a donné un plus acoustique agréable. En 1983, c’est la consécration. L’enfant d’Ath Lahcène venait de faire une parade artistique qui le fera connaître du large public avec un album, quoi de plus génial et moderne. « D-acuyi ? » (que suis-je ?), se demandait l’artiste qui s’est exilé depuis 1976 en France. Il raconte les conditions dans lesquelles vivaient, alors, les émigrés. Le racisme et l’ostracisme sont battus en brèche dans des reccurents « d’acu-yi » ?. Cela lui a valu un clip qu’il réalisa à l’ex-RTA. Son ex-femme qui s’occupait de la chorégraphie et chantait aussi y est apparue. Elle s’appelle Nanou, une Française. Brahim a rendu un vibrant hommage à Slimane Azem qui mourut au début de 1983. Dans « Ayen ihuzen temzi » (ce qui a bercé mon enfance), il se remémore les chansons qui l’ont bercé alors gamin, avec le concours de Karim Kacel à la voix sublime et de Djamel Allam, un autre mastodonte de la chanson kabyle. En 1986, c’est « Ala, ala », la musique était de Bob Marley, adaptée. Cet album ne manquait pas de beaux chefs-d’œuvres. Encore une fois, la musique est on ne peut plus splendide. Un menu rassasiant pour les mélomanes. Brahim Izri savait quels ingrédients mélanger pour immortaliser ses chansons qui s’écoutent à l’heure actuelle. Et comme la zaouïa a marqué sa vie, il l’a chanté dans « Tsedeker ». Il rappelle cheikh Arav u Yehya et cheikh Muhend el Hocine, deux érudits. Son quatrième album, « Difrax in-ella » (nous sommes des oiseaux), une adaptation d’une chanson de raï qui s’intitulait « s’hab el baroud », où il est fait éloge des baroudeurs, Izri admoneste cette chanson avec tout ce que le titre sus-cité a comme sens, sorti en 1988. Ô porteurs d’armes, nous sommes des oiseauxIl l’a transformé en joyeuse chansonJ’ai vu un oiseau aux plumesEt la peur qui va la lui enlever ? »Semehet-iyi », un texte de Muhend U Yahya qui parle de l’exil de ce dernier et la situation peu reluisante dans laquelle se trouvait le pays. « Titiche des montagnes », un joli poème déclamé par Nanou, accompagnée d’une belle musique. Ça parlait de l’exode rural, de la condition féminine. Il vient de ces montagnesParfumées de bonheurOù les quelques fleurs qui poussentSont tout de suite arrachéesPar des mains paysannesCelles de ces vieux vendeurs, de rouleuses de couscous. Et de machines à bébésIl arrive dans la villeDans un parfum vinyle(… )Il court les jeunes fillesSe ruine et s’habille comme aucun ressemblant (… )Depuis cette œuvre, c’est le black-out total. Il a fallu attendre 1996 pour que Brahim Izri rompe le silence. Il revint avec son dernier album où il a atteint le summum artistique avec la chanson-phare « El budala » (les errants), une reprise qui est la sienne. L’ombre de la zaouïa a encore plané dans cette production. Dans « Ctedduyi », reprise d’ailleurs par Idir, l’artiste en malthusianiste, invite les couples à « vivre l’amour, avant de faire des enfants », car « la terre est pleine, elle nous porte en milliards ». En défenseur acharné des droits de la femme, il « déflagre » dans « Yidem a tin hemlegh », contre la phallocratie et la violence contre les femmes. Invité à la radio Beur FM, il affirma : « La première et la dernière gifle que j’ai reçue de mon père, ce fut lorsque je prenais parti pour ma mère ». « I tegmats » (où est la fraternité ?), un appel à l’union des rangs entre Kabyles et la déception, car sur le terrain, il y avait « encore des tiraillements ». Si on résumait toute la création artistique de ce géant de la chanson kabyle moderne, en un mot ou deux, ce serait la musique intelligente. C’est incontestable, Brahim Izri était porté sur le détail. En perfectionniste, il n’aime pas le bricolage. Dans la même année, il prit part dans l’enregistrement de la chanson « Algérie mon amour » de Baâziz. En 1999, il chante « Tizi Ouzou » avec Idir (c’était son album) et Maxime Le Forestier. Cette chanson est une adaptation qu’a faite Brahim Izri de « San Francisco » de l’auteur français précité. Ce titre a eu un franc succès ; le texte parlait d’une maison bienveillante où la clé est jetée pour laisser entrer tout le monde sans distinction. Après, c’est encore une fois l’éclipse, hormis quelques apparitions à BRTV. En réalité, l’artiste était malade et enregistrait, nonobstant cet accroc, des chansons en prenant le soin de les parfaire. Il consigna quatre en tout. Malheureusement, il n’ira pas plus loin, lui qui caressait le « rêve » de sortir son dernier album, puisque le mal qui le rongeait a eu raison de lui. Il décéda à 50 ans, en laissant derrière lui un travail inachevé. La nouvelle de sa mort a provoqué un véritable tsunami émotionnel. La Kabylie venait de perdre un artiste complet, à la triptyque : auteur, compositeur et interprète. Rares sont les artistes qui le sont de nos jours. Il repose dans la zaouïa aux côtés de son père et son grand-père, El Hadj Belkacem Izri qui fut, d’ailleurs, un musicien. Repose en paix, Brahim Itri Out. (Itri-in, Itri-out : deux préludes musicaux qui commencent et terminent l’album « d’ifrax in-ella », 1988).

Micipsa Y.