Protection de la femme et de l'enfant et réformes scolaires – Un chantier législatif tiré vers le bas par le conservatisme idéologique

Le chantier législatif algérien tente de rattraper les retards enregistrés par l’Algérie dans certains domaines de l’application du droit, comme il tend à mettre aux standards universels certaines lois obsolètes héritées d’une gestion archaïque de l’économie et de la société. Cependant, ce mouvement ne va pas sans anicroches ni faux débats. Il arrive même que des députés, devenus influents dans les deux Chambres du Parlement, tirent paradoxalement vers le bas les aspirations de la société au moment où, sous le pluralisme politique, cette même société attendait à ce que ses représentants agissent dans l’intérêt général. Les avancées déclinées, avant-hier, sur la chaîne TV3 par Tayeb Louh, ministre de la Justice et Garde des sceaux, en matière de libertés individuelle, comme celle inhérente au renforcement du principe de la présomption d’innocence et à la limitation de la détention préventive, ne peuvent pas faire illusion quant aux retards enregistrés dans d’autres domaines. L’allusion faite plus haut aux blocages qu’ont subis certains projets de lois est un mauvais précédent et un signe de mauvaise santé politique du pays, particulièrement dans sa représentation parlementaire. En faisant barrage devant le projet de loi par lequel les pouvoirs publics comptent agir pour protéger la femme contre la violence qu’elle subit dans la société particulièrement de son mari, mais aussi devant le projet de loi portant protection de l’enfance contre la violence, les abus et l’abandon, la représentation parlementaire algérienne a montré de quoi elle est capable en matière de conservatisme et d’arriération politique. Le fait est que ces deux événements, qui se produisent au cours de la dernière session de l’APN, montrent un fossé immense entre l’Algérie qui veut avancer et qui avance malgré tous les obstacles, et celle qui s’accroche aux basques d’une bigoterie tactique, papelarde, prête à ouvrir le pays au vent de la « daechisiation » rampante qui a consumé déjà un grand nombre de pays de l’aire culturelle arabo-musulmane. Le Parlement, qui est censé tempérer les ardeurs et les tentations régaliennes de l’Exécutif, se trouve, dans ce cas de figure, dans un rôle de Torquemada liberticide, jouant le jeu de toutes les forces qui ont juré l’enterrement de l’Algérie moderne, telle quelle a été conçue par le Congrès de la Soummam, Abane, Ben M’hidi et les poseuses de bombes. Ces dernières n’ont demandé la permission de personne pour aller défendre l’Algérie et subir le sacrifice suprême. Aujourd’hui, le témoignage d’une femme demeure encore non valide devant la justice (il en faut deux), au moment où la femme médecin signe des ordonnances et des déclarations de décès, où la femme procureure fait son réquisitoire, où la femme avocat plaide,…etc. Le conservatisme a travaillé au corps la société à l’ombre d’un clientélisme rentier avec lequel il a fait jonction. L’école, l’université la mosquée et les principales instances idéologiques ont joué à fond l’intégrisme et ont déclaré la guerre à la modernité. Il suffit d’un brin d’idée, d’avancée ou d’intelligence allant sans le sens du dépoussiérage de pesanteurs idéologiques, pour qu’il y levée de boucliers. On a eu à le constater au cours des deux dernières semaines au sujet de l’enseignement de la langue dialectale, que certains pédagogues ont proposé pour les deux premières années du primaire, au cours de la conférence nationale sur l’évaluation des réformes de l’école. Les islamistes et les baathistes, qui ont réuni leurs efforts, ont convoqué bans et arrière-bans pour déclarer la guerre sainte contre la ministre de l’Éducation, Mme Noria Benghebrit. Certains journaux arabophones, que beaucoup de jeunes ont malheureusement pour seule source d’information (ou de désinformation) en raison de leur formation scolaire unilingue, en ont fait leurs choux gras, jusqu’à constituer des dossiers d’accusation dont les plaignants se comptent parmi les zaouïas, l’Association des Ulémas, des pseudo-professeurs, des « douctours fi kitabet l’hamza », comme se plait à les appeler un satiriste de chez nous, des « représentants » de parents d’élèves choisis par ces journaux et d’autres milieux glauques qui partagent les mêmes convictions rétrogrades. Les linguistes et les pédagogues n’ont pas leur place. Comme d’ailleurs pour les cas des projets de lois sur la protection de la femme et de l’enfance : il n’y pas d’avis de psychologues, ni de tribune offerte aux sociologues, juristes ou autres médecins psychiatres. À force de ramener toute législation à une fumeuse chariaâ, on finira apparemment par installer doucement cette théocratie dont les Algériens ont combattu le projet depuis au moins 1991. Dans ces moments charniers et décisifs, où s’imbriquent les grandes interrogations sur l’avenir économique du pays avec une situation régionale des plus instables, mais aussi avec le recul inquiétant de l’implication des élites modernistes dans le combat pour la Démocratie, sans adjectif qualificatif, le rôle des médias et de l’école sont plus que déterminants dans la sensibilisation et le travail de conscientisation. Laisser s’échapper complètement ces outils, au profit des forces rétrogrades, serait une faute politique irrattrapable.

Par Amar Naït Messaoud