L’enfant de M’Chedellah est le titre du recueil de poèmes d’Aziz Toumi. Cet ouvrage de 200 pages, édité en France par La fabrique à mots, réunit 78 poèmes.
Nombre d’entre eux sont écrits en alexandrin. C’est-à-dire en vers à douze pieds. Eh, oui, comme les vers d’Hugo ou de Lamartine et comme eux fortement cadencés, avec luxe, suprême-croisement de la rime et césure coupant le vers en deux comme une poire. C’est du plus bel effet : cela donne de la force et du rythme au vers. Ce régal a duré tout l’après midi d’avant-hier à la maison de la culture. Le poète algérien vivant en France y tenait conférence. Son œuvre a ses racines plongées à M’Chedellah comme l’olivier qui illustre la couverture du livre. On comprend que l’enfant, c’est lui, que le chant qui s’échappe de ses poumons et s’enfle, porté par un puissant souffle, c’est le sien. Que veut-il ? Quelle douleur est la sienne ?
La métaphore du glaïeul
«Le berbère a une fière allure. Quand il marche avec son burnous sur les épaules, la tête haute, le regard ardent, il évoque le glaïeul. En effet, cette fleur, par sa corolle blanche et sa longue tige, lui ressemble». Hélas, le glaïeul est fragile. Et quand arrive le moment de la fauchaison, la faux ne l’épargne pas. Alors, la métaphore prend tout son sens : l’armée coloniale, impuissante à faire courber ce front altier, abat, pour l’exemple, les hommes par groupes entiers. C’est dans ce contexte hostile que, bourgeon peine éclos, nait ce glaïeul dans la plaine de M’Chedellah, un glaïeul qui grandira en force et en sagesse jusqu’à l’âge adulte. Il a vu d’autres hommes fauchés. Particulièrement, ce moudjahid tombé sous les balles françaises sur la place publique de Bouira. Il a vu quand sa tête heurtait lourdement le pavé puis le sang jaillir comme un flot. Des colons lui envoyant des coups de pieds aux côtes: «Quand la lâcheté opprime même les morts. »
Bizarrerie ou si l’on veut originalité de la composition : on n’est pas encore sorti de la versification classique. Et l’auteur de L’enfant de M’Chedellah, après avoir croisé et embrassé la rime, voilà qu’il s’essaie au sonnet ! On disait, au temps de Du Bellay et de Ronsard : pétrarquiser. C’est-à-dire faire des sonnets comme Pétrarque, le poète italien. En effet, la France littéraire du 15ème siècle avait adopté cette forme de versification qui n’allait disparaitre que vers la fin du 19ème siècle avec les derniers parnassiens, Rimbaud et Verlaine.
Pourquoi ce choix ? Mais est-ce que le poète choisit ses formes ? Ne s’imposent-elles pas à lui plutôt ? C’est comme l’alexandrin. Des poètes comme Apollinaire, Eluard, Supervielle, Prévert croyaient en avoir fini avec lui et des chanteurs comme Renaud, Yves Duteuil le réhabilitent. C’est ça l’art et il n’y a rien à dire.
Les lettres de sang
Si le premier chapitre commence par un sonnet (deux strophes de quatre vers chacun et deux tercets de trois vers chacun, en tout quatorze vers), le second poème est en prose, et il a pour titre le printemps. Ces quelques poèmes de formes libres sont rangés sous la rubrique Lettres de sang.
La splendeur des fruitiers, près d’un lac /
Où se baignent mollement les branches/
Je les effleure
Là-bas, on voit blanchir à l’horizon les plaines.
Le poème intitulé «À ma mère» est un vrai morceau d’anthologie. Le poète a perdu sa mère. Le poème n’est qu’un cri, un cri de douleur, déchirant, lancinant.
Me voici dans la douleur.
Nulle consolation nulle part. Un voile obscurcit le jour. Ce voile, ce sont les larmes rentrées et qui refusent de sortir:
Je n’ai pas déposé la larme d’un enfant. Et puis les mots ont libéré l’émotion captive et les larmes longtemps contenues s’épanchent telle une fontaine vive, inondant les pages de ce livre de leurs flots amers. Chez le poète, les mots sont comme chez Eluard : ils ne savent pas mentir. Et si sa terre à lui est noire, elle l’est par la sueur des hommes qui la travaillent et la fécondent parfois de leur propre sang. Cet attachement à la terre est là. Et le fils, malgré la distance qui le sépare de son village d’origine, en l’occurrence Allouach, il revient régulièrement s’y ressourcer: J’ai posé ma valise en m’essuyant le front. À l’ombre d’un olivier penché vers les monts. Tous les poèmes en vers rimés ou en vers libres ont pour centre d’intérêt M’Chedellah, là où le poète a appris à aimer et à souffrir. Ils ont été écrits entre 79 et 82. La plupart à Malo les bains. Le poète en a lu quelques uns à cette soirée. Si beaucoup, par leur facture classique, font penser parfois à Aragon ou à Mauriac poète, tant ils sont amples, sonores et chargés de symboles, d’autres, au contraire, par leur composition libre, se rapprochent d’Alcool d’Apollinaire ou à La vie immédiate d’Eluard. Comme le souligne avec force son ami et éditeur Fethi Riah «l’écriture est un excellent remède (…) contre les maux». Quoi qu’il en soit, voici un beau livre qui fait date dans la littérature algérienne d’expression française.
Aziz Bey

