Comment arrêter la descente aux enfers?

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La question du cadre de vie ne cesse de se poser avec une acuité toujours plus aiguë en Kabylie.

Terre de montagne, aux arpents mesurés, elle était pourtant, jusqu’à un passé récent, une sorte de havre de paix, de propreté de verdure, d’air pur et de villégiature. Pour ceux qui l’on quittée au début des années 2000, cette terre est- dans plusieurs de ses versants, de ses rues, de ses sites paradisiaques- devenue méconnaissable. Des ordures ménagères jonchent presque tous les virages et tronçons de routes. Des voitures neuves- et Dieu sait que les citoyens en ont acquis au cours de ces dernières années- s’arrêtent au bord de la route pour que le chauffeur jette les déchets ménagers dans le premier talweg qu’il rencontre. Des voitures à benne ou des fourgonnettes font de même pour les déchets inertes (gravats issus de démolition). Les huiles mécaniques usagées coulent doucement dans les fossés pluviaux et sur les bords de routes sans que les garagistes soient inquiétés. Et, le phénomène qui a défrayé la chronique en Kabylie et qui ne ce cesse de prendre des proportions alarmantes: les montagnes de bouteille d’alcool (bière et vin) qui s’élèvent sur les accotements de routes, les puisards de ponceaux, les fossés, dans les clairières et sur les périmètres des barrages hydrauliques et de retenues collinaires. Le barrage de Taksebt est un exemple édifiant de cette dérive. De jeunes volontaires, par de hauts actes de civisme qu’il faut saluer et encourager, ont beau ramasser les canettes et bouteilles, les mettre dans de gros sacs en plastique et les dégager du site, le même « spectacle » revient dans les 24 heures. En cette période de sécheresse hivernale, la baisse drastique du niveau de l’eau du barrage, ajoutée au paysage souillé de tout le périmètre de ce lac, offre une image peu ragoûtante d’un site censé être l’une des merveilles de la région. De tels comportements ne se limitent malheureusement pas aux plans d’eau. On les rencontre un peu partout, y compris sur la haute montagne (col de Tirourda, Tala Guilef, Tikjda,…). Une chanson de Zedeg Mouloud, rendant parfaitement cette image hideuse de l’ancienne belle terre de Kabylie, nous plonge profondément dans ce cloaque à grande échelle. Ses strophes parlent de sachets en plastique voltigeant au gré des vents comme des corbeaux, des puanteurs drainées par les eaux usées ruisselant à ciel ouvert, et d’autres objets ou milieux pestilentiels qui font partie du décor quotidien de la nouvelle Kabylie. Quel touriste étranger, quel citoyen sensé et quel gestionnaire conscient de ses responsabilités pourront soutenir la vue de ces décharges sauvages, monticules laids et putrides, qui jonchent ces villages et villes de la montagne?

En tout cas, c’est là une actualité lourde, grave, qui fait l’inexorable quotidien des habitants de cette région. Les pages des journaux qui en parlent presque régulièrement contiennent paradoxalement l’actualité la plus impérissable, la moins aléatoire et la plus prégnante des femmes et des hommes que le hasard ou la nécessité ont placés sur ces pitons et ces vallons dont on a tant chanté la beauté et l’exubérance. Cependant, les luttes politiciennes entre coteries désuètes, les conflits entre administrations et élus exacerbés par des intérêts bassement personnels et par l’inadaptation du code communal de 2012, ainsi que d’autres handicaps liés à notre condition de pays sous-développé particulièrement sur le plan culturel et éducatif, font que les populations sont prises en otage dans leur santé physique et mentale. L’un des critères de la bonne (ou mal) gouvernance est justement le cadre de vie des citoyens. Dans les milieux urbains, la chute aux enfers ne date pas d’aujourd’hui. Les monticules d’ordures garnissant même la périphérie immédiate de certains hôpitaux, les eaux usées dégoulinant le long des murs des bâtiments et les conduites d’AEP jaillissant tels des geysers ne choquent presque plus la vue. L’élu ou le policier, dans un sentiment d’impuissance coupable, ferment les yeux sur ces sites immondes comme n’importe quel quidam. Cependant, jusqu’à un passé récent, l’arrière-pays montagneux vivait dans un relatif « bonheur » écologique comme ultime compensation des « privilèges » que la ville est censée prodiguer à ses habitants. Les habitants de la Kabylie, malgré la pauvreté du sol et le relief accidenté vivaient en harmonie avec le milieu. Le système austère et discipliné de Tajmaât ne permettait aucun écart ou comportement délictueux qui nuirait à la collectivité. On n’avait même pas besoin de sapeurs-pompiers pour éteindre les incendies de forêts. La moindre déclaration d’une fumée suspecte mobilisait tout le village qui étouffait dans l’œuf le début d’incendie. Aujourd’hui, la dégradation des milieux physique et biologique a atteint sur nos montagnes et dans nos vallées un tel degré de dangerosité qu’aucune demi-mesure ne saurait contenir. Si certaines solutions commencent à se profiler à l’échelle domestique, comme par exemple le tri des déchets à la source- avec des bacs différenciés selon le type de déchet (verre, plastique, papier, matière organique), en aval, l’industrie du recyclage tarde à émerger de façon à recevoir tous les déchets produits par les ménages et les unités industrielles. Pourtant, le salut est à ce niveau. L’idéal serait d’intégrer aussi ce genre d’industrie dans le dispositif de la micro-entreprise. C’est une fois bien assise l’industrie du recyclage que les opérations de tris auront un sens et donneront lieu à des réseaux de collecte bien organisés. Le reste, est une question de civisme, d’éducation et… d’autorité de l’Etat. En effet, en matière d’environnement, l’autorité de l’Etat brille par son absence. Où est la police de l’environnement ? Que deviennent les services communaux ? Ils sont censés dresser des procès-verbaux adressés à la justice. Cette dernière est supposée prendre le relai pour sanctionner les délinquants. Comment prétendre travailler à la diversification économique, via un secteur comme le tourisme, dans des conditions de descente aux enfers de l’environnement et du cadre de vie? Aucun site ou lieu naturel n’est épargné: monts, vallées, plages, cours d’eaux, ruisseaux, barrages, routes, pistes, etc. Un « coup de pied » dans la fourmilière est bien indispensable pour faire sortir la Kabylie d’une mort lente sur le plan environnemental. Il suffit que la volonté politique soit au rendez-vous.

Amar Naït Messaoud

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