La Dépêche de Kabylie :Vous avez traduit de nombreux ouvrages en tamazight. Parlez-nous de votre expérience dans ce domaine…
nn Mohand Ait Ighil : Certes, j’ai traduit quelques ouvrages littéraires de la langue française à la langue kabyle : Huis-Clos de Jean Paul Sartre, quelques contes pour enfants… sinon, dans l’immense majorité des cas, j’ai adapté. Je ne suis pas traducteur, je suis plus penché vers l’adaptation étant donné que je me sens plus à l’aise dans la peau d’un dramaturge. J’ai adapté et écrit aussi des pièces théâtrales. J’ai adapté Voix de femmes de Kateb Yacine, Pour Jean Mouhoub Amrouche de Rachid Soufi, L’Ours, Une Demande en mariage, La Malveillance de Anton Pavlovitch Tchekhov, il y a aussi des nouvelles de divers auteurs (Alphonse Daudet, Guy de Maupassant, Andersen…) Aujourd’hui, nombreux sont les spécialistes qui se sont penchés sur les richesses que peuvent porter des traductions, mais ces ouvrages, parfaitement réussis, ne font pas vivre nos légendes et notre vécu dans la mémoire de chacun de nous. L’adaptation des oeuvres étrangères est plus enrichissante pour notre culture et notre langue dans le sens où l’auteur est plus libre et peut integrer une ou plusieurs idées propres, de donner une version des récits, vécus ou imaginés dans notre société kabyle; ce qui nous permet de contempler nos traditions et notre société comme un pur paysage à travers ces œuvres adaptées. Traduire Tchekov vous a sans doute nécessité de nombreux efforts ? nn Certes, pour tout travail il y a une nécessité d’efforts substantiels, surtout quand on veut réussir le projet, mais, comme le dit l’adage kabyle limer i tent-ihetteb ufellah ur tent-ikerrez. En 1982, à mes premiers balbutiements, j’ai essayé d’adapter ma première pièce : Mère courage de Bertol Brecht. En ces moments-là, c’était difficile ; par manque de support, le contact entre Imazighen était plus clandestin et surtout limité, les moyens n’étaient pas à la portée de tout le monde, manque de cadre associatif… Mais il fallait s’y mettre et aller de l’avant. De mon côté, je me suis mis à la production pour combler le vide. Aujourd’hui, je sens plus le plaisir et la joie dans la création. C’est comme un défi. Sinon, nos efforts – énormes ou minimes, cela dépend de la conception qu’on leurs donne –, comparés à ceux fournis par les générations précédentes, ne valent pas beaucoup de chose vis-à-vis du contexte actuel. Pour ce qui est de la traduction de Tchekhov, je l’ai découvert en tant qu’auteur dramaturge. En lisant quelques œuvres qu’il a créées, je découvre un autre style d’écriture et surtout les thèmes qu’il a traités, la description du caractère, l’état psychologique de ses personnages, et le décor qui appuie ses nouvelles, sont quelquefois similaires à notre société. Tout cela m’a assisté. Et puis, il faut savoir que c’est mon cinquième livre.
Que pensez-vous des travaux de traduction du français au tamazight réalisés jusque-là en Algérie ? nn C’est merveilleux. Il faut savoir qu’il y a une très grande évolution. Ce n’est pas seulement dans la traduction, mais on assiste à un changement de la donne. A une époque donnée, on cherchait les livres qui sont traduits de la langue kabyle à la langue française ou une autre (Hanoteau, Mouloud Mammeri, Mouloud Feraoun, Tassadit Yacine…). Actuellement, les lecteurs et les créateurs à la fois ont compris les avantages d’apprentissage des expériences des autres. Ils ont compris la nécessité de s’ouvrir aux autres cultures. Si ce n’est la traduction ou l’adaptation, qui pourra dire qu’un jour le paysan dans son village entendra parler des pièces de Molière ? Je pense qu’il ne faut pas baisser les bras, il faut rester optimiste, faire en sorte de regarder la bonne part des choses. Quelle est le place de la traduction dans la promotion de tamazight ? nn La traduction, qui était pendant longtemps une annexe à la littérature, devient dans les temps contemporains un élément fondamental pour bien comprendre et découvrir les cultures étrangères et elle permet de dépasser sa culture. Comme elle est aussi d’un très grand apport à la relation et au contact humain, ainsi qu’à l’évolution de l’esprit universel.
Parlez-nous de votre recueil de nouvelles Alen n tayri… nn Allen n tayri est un recueil de nouvelles reparti en deux volets. Le premier volet contient 05 nouvelles qui sont des adaptations de Pierre Bellemare ; le deuxième volet est destiné aux enfants ; il y a une traduction et une création. Les thèmes abordés dans ce recueil sont diversifiés, avec un penchant romantique (amour conjugal, amour fraternelle…). Sinon, il y a aussi des nouvelles qui possèdent un rapport avec des aventures personnelles, le hasard dramatique ou enchantant avec une finalité heureuse…Pour ce qui est de la création intitulée Taddart-iw, c’est un conte pour enfants qui a pour sujet une petite fille nommée Anzar, qui farfouille le passé pour mieux se situer dans le présent et surtout prévoir l’avenir. C’est un recueil qui est écrit avec un style narratif, vu qu’au début, les nouvelles étaient destinées à une émission de théâtre radiophonique, juste à l’ouverture de la radio régionale Soummam.
Vous continuez d’écrire ?nn Oui. Au jour d’aujourd’hui, j’ai cinq ou six pièces de théâtre, une histoire illustrée pour enfants, des nouvelles… Sinon actuellement je travaille sur Le Dernier été de la raison, le dernier roman de Tahar Djaout. Je voudrais compléter ma réponse en disant que lire et écrire aide à l’ouverture de l’esprit.
Entretien réalisé par Aomar Mohellebi
