Le 1er Novembre date solennelle, rendez-vous calendaire cardinal, halte de la mémoire cicatrisée, bivouac de nos incertitudes et aussi de nos certitudes les plus chevillées.
Par S. Ait Hamouda
Ce fut ce jour de cinquante-quatre où les balles ont commencé à siffler et à illuminer la nuit de stries annonçant les sueurs, les peurs, le sang et les larmes. Mais également, au-même moment, au même instant, le feu qui déchire notre sommeil nous annonce la liberté, cette chose, ce concept si méconnu. Le rêve. Que ce soit aux Aurès, dans le Djurdjura, à l’Ouarsenis ou au Hoggar, nul coin dans le vaste «Polygone étoilé», dans l’immensité de l’Algérie, ne fut épargné par le fort et incommensurable désir d’indépendance. L’Algérie en guerre. L’appel du 1e Novembre 1954. La proclamation qui interpelle les Algériens à se soulever, à se mobiliser : «A vous qui êtes appelés à nous juger (le premier d’une façon générale, les seconds tout particulièrement), notre souci en diffusant la présente proclamation est de vous éclairer sur les raisons profondes qui nous ont poussés à agir en vous exposant notre programme, le sens de notre action, le bien-fondé de nos vues dont le but demeure l’indépendance nationale dans le cadre nord-africain. Notre désir aussi est de vous éviter la confusion que pourraient entretenir l’impérialisme et ses agents administratifs et autres «politicailleurs» véreux. Nous considérons avant tout qu’après des décades de lutte, le mouvement national a atteint sa phase de réalisation. En effet, le but d’un mouvement révolutionnaire étant de créer toutes les conditions d’une action libératrice, nous estimons que, sous ses aspects internes, le peuple est uni derrière le mot d’ordre d’indépendance et d’action et, sous les aspects extérieurs, le climat de détente est favorable pour le règlement des problèmes mineurs, dont le nôtre, avec surtout l’appui diplomatique de nos frères arabo-musulmans. Les événements du Maroc et de Tunisie sont, à ce sujet, significatifs et marquent profondément le processus de la lutte de libération de l’Afrique du Nord. Aujourd’hui, les uns et les autres sont engagés résolument dans cette voie, et nous, relégués à l’arrière, nous subissons le sort de ceux qui sont dépassés. C’est ainsi que notre mouvement national, terrassé par des années d’immobilisme et de routine, mal orienté, privé du soutien indispensable de l’opinion populaire, dépassé par les événements, se désagrège progressivement à la grande satisfaction du colonialisme qui croit avoir remporté la plus grande victoire de sa lutte contre l’avant-garde algérienne». Ceci pour rétablir une vérité, hors normes, ne répondant qu’à un seul impératif, un seul crédo, un seul cri : vaincre le colonialisme ou mourir en martyrs pour l’Algérie. «Le gouvernement et tous les partis politiques – sauf le PCF et le PCA- considéraient l’insurrection comme des actions terroristes mettant en danger l’intégrité territoriale de la France. Ainsi, ils le traitèrent comme un problème policier et non politique : Algérie c’est la France et des Flandres au Congo, il y a la loi, une seule, nationale», a déclaré le ministre des Affaires Etrangères à l’Assemblée Nationale Française. La déclaration de Pierre Mendès-France, radical de gauche, chef du gouvernement, exprima non seulement la position de son gouvernement mais la philosophie de la politique algérienne des forces politiques dominantes, enracinée dans la culture politique de la IIIème République : «Les départements d’Algérie font partie de la République, ils sont français depuis longtemps et d’une manière irrévocable… Jamais la France, aucun gouvernement, aucun parlement français, quelles qu’en soient d’ailleurs les tendances particulières, ne cédera sur ce principe fondamental». Selon l’opinion générale, exprimée au cours des discussions au sein de l’Assemblée nationale, «l’insurrection était l’œuvre commune du communisme international et des nationalistes arabes dirigée de l’étranger». Le mot de François Mitterrand à Batna a de quoi décontenancer le plus crédule des socialistes : «La seule négociation, c’est la guerre». Et il l’a eue sa guerre, longue, cruelle, sanguinaire, mais déterminée. Le pot de terre contre le pot de fer mais qu’à cela ne tienne. Ben M’Hidi dit sommairement : «Mettez la révolution dans la rue et vous verrez le peuple la prendre et la faire». La France crut au début à une guéguerre, dont elle parviendra à avoir raison en une semaine voire un mois ou deux. Il n’en fut rien, la guerre s’installa dans le pays et elle était partie pour durer. La déclaration du Parti Communiste Algérien, adoptée au jour de l’insurrection estime «qu’à l’origine de ces événements, il y a la politique colonialiste d’oppression nationale, d’étouffement des libertés et d’exploitation, avec son cortège de racisme, de misère et de chômage». Dans cette déclaration, il ne s’agissait point des «actes individuels» ni de méfiance vis-à- vis de ces actes. Cependant, dans sa prise de position du 14 novembre et du 9 janvier 1955, le PCA exprima clairement ses doutes par rapport aux «slogans et aux actions individuelles irréfléchis». Par la suite, le PCA fit son autocritique : il expliquait sa position erronée par le fait qu’il jugea la situation «sociale et politique» d’une manière trop schématique interprétant trop rigidement les conditions décrites par Lénine dans son article «Le marxisme et le soulèvement». Le PCA, comme tous les partis communistes de l’époque, soutenait les mouvements anticolonialistes. Cependant, il avait une certaine méfiance vis-à-vis de ceux qui n’étaient pas dirigés par des communistes. L’opinion des membres d’origine européenne contribua à la formation de cette position erronée : «Ils trouvèrent la politique des dirigeants trop compréhensive envers les nationalistes et pour cette raison ils quittaient en nombre grandissant le parti», commentait à l’époque un journaliste Hongrois. Appelé nuit rouge de la Toussaint par les coloniaux, le 1er novembre a vu sa proclamation ronéotypée à Ighil Imoula. Ali Zammoum écrivait dans son livre «Tamurt Imazighen» : «Quelques jours avant une réunion tenue à Betrouna, wilaya de Tizi-Ouzou, j’avais reçu de Krim Belkacem un texte que je devais reproduire en plusieurs exemplaires. A Tizi-Ouzou, je pris contact avec un journaliste, Laïchaoui Mohamed, qui était chargé de la frappe et du tirage du document à la ronéo. Je l’ai emmené de nuit jusqu’à notre village dans la maison de Ben Ramdani Omar. C’était un militant sûr qui n’était pas, toutefois, dans l’organisation paramilitaire (OS). Là je lui montrai le texte qu’il fallait taper sur stencil. Il se rendit compte alors du contenu des deux pages qu’il était venu reproduire. C’était la Proclamation adressée au peuple algérien, aux militants de la cause nationale. Une véritable déclaration de guerre qui portait une date : 1er Novembre 1954. Une incorrection a été relevée dans une phrase. Elle a été corrigée après consultation de Krim Belkacem. Une fois le feu vert obtenu, c’est à la lumière d’une lampe à pétrole que Laïchaoui tapa les stencils. Nous allâmes ensuite chez Idir Rabah pour les tirer à la ronéo, une des rares maisons du village qui, à l’époque, avait de l’électricité. Il était difficile de faire tourner la ronéo sans faire de bruit qui risquait d’être entendu aux alentours. Pour couvrir le bruit de la ronéo, une astuce a été trouvée : faire tourner celle-ci dans une pièce des Idir, située au-dessus d’une boutique, tandis que des militants étaient chargés de faire le plus de chahut possible dans cette boutique en organisant une tombola. Ils ignoraient que nous étions en train d’imprimer l’acte de naissance du FLN-ALN. La Proclamation se terminait par : Quant à nous, résolus à poursuivre la lutte, sûrs des sentiments anti-impérialistes, nous donnons le meilleur de nous-mêmes à la patrie. «Nous», c’étaient ceux-là…. Beaucoup d’entre eux, en effet, ne reviendront jamais. Une fois le travail d’impression terminé, j’ai chargé un militant d’Ighil Imoula de transporter à Alger une valise pleine du texte en question et d’en déposer des paquets dans diverses adresses en vue de la diffusion de la «Proclamation» sur tout le territoire national et hors des frontières de l’Algérie». Soixante-deux ans après, l’esprit de Novembre a survécu à toutes les vicissitudes de la politique et transcendé toutes les contingences qu’elles soient politiciennes ou autres, parce qu’il a sonné le glas à plus de 132 ans de colonialisme barbare, sans scrupule, et aussi sans merci, parce que le FLN/ALN rendait coup pour coup jusqu’à l’indépendance…
S. A. H

