Témoignage d’un rescapé de l’opération jumelle

Partager

Salah Ouzrourou est un ex-officier de l’ALN et rescapé de l’opération jumelle, dont il fut témoin. Il a été brûlé au napalm à Boumehmi (Draâ El-Mizan), en août 1960. Après une carrière militaire, au sein de l’ANP, il prend sa retraite et concrétise son rêve, celui de devenir écrivain.

La Dépêche de Kabylie: Qui est Salah Ouzrourou ?

Salah Ouzrourou: Je m’appelle Salah Ouzrouzou. J’ai fait l’école primaire du village Aït Laziz jusqu’en 1954. Âgé de 14 ans, je suis sorti de l’école, car cette dernière fut incendiée par les moudjahidines en signe de représailles et de boycott à l’école française.

Après votre sortie de l’école, qu’avez-vous fait ?

En 1954, c’est le déclenchement de la révolution algérienne. En 1956, j’étais «moussebel» et en 1957, j’ai rejoint le maquis. J’activais dans la zone IV, à savoir Michelet, Draâ El Mizan, Dellys, Bordj Ménaïel et Thénia, dont le chef était, d’abord, Rabah Krim, puis Moh Nachid. J’activais aussi dans la wilaya III, sous les ordres du chef, Amirouche, qui a été remplacé, à sa mort, par Akli Mohand Oulhadj en 1959.

Avez-vous rencontré Amirouche ? Parlez-nous de lui en tant que chef ?

Je n’ai jamais rencontré le colonel Amirouche. C’était un homme de terrain, un grand nationaliste et un grand guerrier. Il était sévère d’une part, mais juste d’autre part.

Que s’est-il-passé après l’indépendance et qu’avez-vous fait ?

Il y a eu une reconversion de l’ALN à l’ANP de 1963 à 1969 et nous étions très nombreux. Me concernant, j’étais un officier de recrutement dans la wilaya de Titteri.

Et après 1969 ?

Ce fut le parcours civil, durant plusieurs années, et durant lequel j’ai assuré de nombreuses activités et responsabilités. À Médéa, j’étais chef de service des biens-vacants (biens de l’État), pendant 4 ans (1969-1973). Ensuite, j’étais à la tête de la Compagnie Immobilière Algérienne (CIA), à Constantine, et adjoint du directeur durant une année. Puis, je suis allé à l’Office des HLM à Annaba, où j’ai assuré la fonction d’administrateur durant 2 ans (1974-1976). C’est à partir de là que l’État avait lancé les premières constructions de bâtiments avec les Allemands, à Annaba. En effet, un contrat de construction de plus de 1 600 logements a été signé en 1976. J’ai démissionné de ce poste, pour rejoindre Bouira, où j’étais Directeur d’Administration Générale (DAG) à la Sempac, une mission que j’ai assurée pendant 3 ans (1979-1982). Ensuite, une entreprise de matériaux de construction m’avait sollicité et j’ai assuré le poste de chef de service durant 4 ans (1982-1986), puis j’ai pris ma retraite.

C’est une fois à la retraite que vous avez commencé à écrire?

Quand j’étais à la Sempac, j’ai commencé à écrire des mémoires, dont deux volumes. Le premier est intitulé «De la révolution à la guerre d’Algérie», et comme sous-titre «Témoignage d’un rescapé de l’opération jumelle», et le second est intitulé «Notre indépendance confisquée», et comme sous-titre «D’un coup d’État à l’autre».

Pourquoi ces titres ?

«D’un coup d’État à l’autre» parle du premier coup d’État, celui contre le GPRA. Nous leur avions barré la route, au niveau d’Aïn Nahdjel, entre Sidi Aïssa et Boussada. Il y eut des morts, de parts et d’autres, et c’était en ce moment-là que le peuple est sorti, pour crier «Sabha snin barakat» (Sept ans, ça suffit!). Ces témoignages sont portés noir sur blanc dans mon livre. C’est une vérité que le peuple doit connaître. On ne peut pas détourner l’histoire. Ça serait un crime de le faire.

«D’un coup d’État à un autre», que ressentez-vous, vous qui avez connu la révolution algérienne et avez espéré un État démocratique et stable ?

Le coup d’État contre le GPRA et celui contre Ben Bella sont les plus importants à souligner. Tahar Zbiri, quant à lui, n’a pas réussi son coup contre Boumediene, car des régions militaires se sont rétractées la veille du jour J, à l’instar de l’École inter-arme de Cherchell. Saïd Abid, qui s’est suicidé, et nous pourrions aussi citer les nombreux assassinats d’Abane à Boudiaf, entre autres. Je n’invente rien et je ne cache rien aussi. C’est un devoir de vérité. Tant que l’histoire est détournée, nous ne serons pas en paix. C’est le déni historique, le déni culturel, le déni linguistique et le déni identitaire. La situation actuelle n’est pas réjouissante et les institutions sont illégitimes, car truffées de corruption et de fraude, le chômage bat son plein et la violence gagne du terrain.

Depuis quand avez-vouscommencé à écrire ?

Depuis 1986. Les deux derniers livres sont sortis le 29 Octobre 2017 et sont disponibles dans les librairies. Tamazight langue nationale et officielle.

Votre sentiment ?

Tamazight a besoin d’une très large promotion de la part de l’État. Il lui faut des moyens au même titre que la langue arabe, pour qu’elle soit généralisée et obligatoire dans tous les établissements scolaires du pays.

Un mot pour conclure…

Nous souhaitons une sérieuse réforme dans le secteur de l’éducation, afin que les vérités historiques (sans exception) soient connues par nos enfants. Il faut, ensuite, ne pas interdire le débat contradictoire. Qu’on laisse l’opposition s’exprimer librement et le peuple jugera, car celle d’aujourd’hui est une opposition de façade.

Entretien réalisé

par M. A. Tadjer

Partager