Les changements de sens (2)

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Au plan interne les changements de sens s’expriment principalement par des restrictions et des élargissements de sens.

Les changements internes Ces changements sont plus nombreux que les changements externes. Ils peuvent, comme les changements de forme, rendre difficile l’identification du vocabulaire commun.Ces changements sont courants dans toutes les langues et dès l’antiquité, on a essayé de dresser la typologie de ce que l’on a appelé les ‘’tropes’’ ou différents types de transformations que peut subir la signification d’un mot.La linguistique moderne reprend également la notion de tropes pour déterminer la nature des changements de sens, mais il ne s’agit plus, comme dans la rhétorique, d’étudier les ‘’composantes du discours’’ mais de montrer par quels procédés linguistiques les mots changent de sens. Saussure, déjà, avait défini les changements linguistiques comme « un déplacement du rapport, dans le mot, entre le signifiant et le signifié ». Autrement dit, c’est par les transformations qui interviennent au niveau de leurs signifiés que les mots changent de sens.Si en kabyle on nomme la jaunisse sawragh, ce n’est pas seulement parce que la maladie se manifeste par une coloration jaune de la peau, awragh « jaune » (cause externe) mais parcequ’il existe dans la langue un système de dénomination consistant à nommer des référents par leur couleur :-tamellalt « œuf » (lit.  » blanche « ) et wamllal « marguerite » (idem)-adal « mousse » (lit.  » vert, de couleur verte « )-tizgzewt « verdure » (lit. « fait d’être vert-bleu ») etc.Le changement de sens opère sur le réseau des significations, en en transférant d’une unité vers une autre, en en supprimant (restriction de sens) ou en en ajoutant (élargissement de sens).En kabyle, le mot asaru « ceinture de soie de femme » s’est enrichi, dans la langue actuelle des sens « bande de film » et « film cinématographique ». Par contre, le mot tighrit « coup donné ou reçu » a perdu le sens « bâton », connu autrefois mais abandonné aujourd’hui. Les changements de sens, en l’absence des sens premiers, peut gêner la reconnaissance du vocabulaire commun et faire hésiter sur la classification dans les mêmes séries de mots qui paraissent sémantiquement différents. En réalité, même dans les plus grands écarts de sens, il reste toujours au moins un sens commun entre les mots. Ainsi, entre le touareg edeledje « cirro-cumulus (type de nuage) » et le kabyle adellag « boule de graisse pendillante, il y a le sens commun « de forme arrondie », les cirro-cumulus étant des nuages en forme de petites boules.

Elargissement et restriction de sensCe sont les deux grands procédés par lesquels les mots changent de sens. Dans un cas, le mot, qui a une signification générale est utilisé pour désigner les réalités les plus diverses, dans l’autre, au contraire, on le limite à l’expression de quelques significations et parfois même on procède à sa spécialisation, notamment quand on dispose de plusieurs mots pour nommer la réalité. L’élargissement de sensEn berbère, l’élargissement du sens des mots permet, comme c’est le cas dans d’autres langues, d’adapter le vocabulaire aux nouvelles réalités sans recourir à la périphrase ou à l’emprunt. Ainsi, au début du vingtième siècle, au moment de la pénétration française au Sahara, le touareg de l’Ahaggar n’a pas emprunté, comme l’ont fait la plupart des dialectes berbères et arabes du Maroc et de l’Algérie, le mot d’origine française zalamit’ /zalamid’ « allumettes » : il a élargi le sens du mot timse « feu » pour exprimer la notion d’allumettes. Le kabyle emploie asaru, au propre « ceinture de soie » pour dire « film » et tasfift, au propre « ruban multicolore » pour « cassette audio ».Le mozabite emploie, comme la plupart des autres dialectes tilifun pour « téléphone », mais il utilise également ifilu « fil » dont le sens habituel est ainsi élargi. L’élargissement de sens a, dans ces exemples, des emplois néologiques. Il faut supposer que l’une des fonctions de l’élargissement de sens est de désigner les réalités nouvelles. P. Guiraud explique cette caractéristique du mot par l’existence, pour chaque concept, d’ « un certain nombre de dominantes lexicographiques qui le rendent apte à changer de nom (en prenant le nom d’un autre) ou à changer de sens (en cédant son nom à un autre). » C’est l’histoire, c’est à dire l’évolution, qui détermine l’un des choix, procédant ainsi à un changement sémantique.Une partie du vocabulaire « abstrait » berbère – entendre par là des mots qui réfèrent à des éléments non matériels : relations, qualités et idées – est obtenu au moyen de l’élargissement de sens de noms concrets – c’est à dire qui réfèrent à une réalité matérielle – issus du vocabulaire commun. Le passage peut s’effectuer au moyen d’une métaphore ou d’une métonymie Ainsi, en chleuh, la notion de « déroute, défaite », tirz’i est tirée, par métaphore, du verbe eréz « casser » qui a acquis, par l’occasion, le sens d’ « être en déroute ». Pour rester dans le même dialecte, « enjeu » se dit asrus du verbe sers « poser, déposer » et effegh « sortir » a acquis le sens d’ »abdiquer » : à l’enjeu on associe le fait de poser quelque chose et à l’abdication le fait de sortir. Dans les parlers du Maroc central – groupe tamazight- abrid a, en plus des sèmes commun « chemin, sentier, passage », le sème « justice, équité » et désigne le droit coutumier, azref. En kabyle, le même mot désigne le droit chemin, la voie morale juste et en mozabite, il signifie « conduite, manière d’agir et doctrine » alors qu’en ouargli, c’est le mot algan, « bride », au propre, qui assure les significations « règle, norme, statut ». La restriction de sensDans la restriction de sens, le mot voit le nombre de ses sens se réduire et parfois même se limiter à une seule signification. Le touareg de l’Ahaggar possède un verbe aref « chauffer au moyen de pierres chaudes un liquide », les parlers du Maroc central raf « avoir grand soif » et le kabyle erfu « être en colère ». Les trois verbes sont, sans doute, dérivés de la même racine RF qui aurait eu pour premier sens « être chaud, chauffer », avec des sens secondaires. Chaque dialecte a restreint le verbe à une signification. Le rapport entre les trois mots ne peut être établi qu’en diachronie : en synchronie, ils fonctionnent comme des verbes différents.Un type de restriction de sens, de nature métonyque, procède par passage d’un sens général à un sens particulier. Un mot de sens général, voire générique, n’est plus employé que dans un sens restreint. Ainsi, en touareg, axu désigne la bête sauvage, c’est à dire l’animal non domestique aussi bien le fauve que le reptile ou l’insecte. Dans les parlers du Maroc central, le même mot, sous la forme baxxu, désigne l’asticot, sens que l’on retrouve aussi dans le kabyle abexxuc : cafard, asticot. En touareg encore, tabanik signifie « pièce d’étoffe, de vêtement », le mot se retrouve en mozabite, tabaniq, avec le sens de « calotte de marié » et en kabyle, tabniqt « foulard de soie rayé de rouge, porté par la mariée ».Certaines restrictions de sens peuvent rester confinées dans les groupes sociaux où elles se produisent. Ainsi, dans certains parlers de Petite Kabylie, seules les familles maraboutiques donnent à zizi le sens de « grand frère » et de « frère », alors que dans le reste de la société, il a le sens d’ »oncle paternel ». Mais le plus souvent, le sens particulier déborde le groupe et devient le sens commun. Ainsi, certains parlers de Grande Kabylie emploient dadda (ailleurs « frère aîné ») dans le sens de « père » et n’emploient plus ou alors rarement baba qui est la dénomination la plus répandue du père en kabyle. Dans le sens de « père », dadda a d’abord été utilisé par les groupes maraboutiques. C’est par imitation de ces groupes, qui avaient un grand prestige en Kabylie, qu’on a restreint, dans ces parlers, le sens de dadda.Quand le mot désigne un fait ou une action en rapport avec une catégorie sociale précise, la restriction de sens se fait naturellement. Ainsi, en kabyle, en ouargli et dans les parlers du Maroc central, agejdur qui signifie « lamentations consistant à s’arracher les joues et les cheveux », désigne un genre de deuil exclusivement féminin. On ignore, faute du témoignage d’autres dialectes, si agejdur a possédé un sens général, en rapport avec l’idée de deuil.Lorsqu’on dispose de plusieurs mots pour une même notion, la restriction de sens permet de procéder à des spécialisations. Dans les dialectes du Maroc central, il y a au moins trois mots qui ont le sens de « dos » ::-tiwa qui a le sens général de  » dos « -aruru qui a le sens restreint de  » gros dos « , de  » dos d’homme fort « -tadawt lorsqu’on dispose de plusieurs mots pour une même notion, la restriction de sens, formé sur la racine DW « sous, au-dessous », qui a le sens général de « dos » et les sens figurés de « charge de bois portée sur le dos » et de « mouvement de terrain » (M. TAIFI, opus cité, p.38, 559 et 749). En kabyle, comme dans la plupart des autres dialectes berbères, la dénomination du dos est a’rur < arur. Certains parlers kabyles disposent de dénominations secondaires, comme azagur, mais celles-ci ont le même emploi que a’rur et fonctionnent donc comme des synonymes. Si la restriction de sens permet de multiplier les dénominations, elle peut, à l’inverse, priver un dialecte de l’expression de notions importantes, rendues alors par des emprunts. En kabyle, par exemple, c’est l’arabe ccix et rr’ayes et, accessoirement le français ccif, qui traduisent l’idée de « chef, commandant ». Le dialecte dispose pourtant d’une racine à même de rendre les concepts, MGHR, qui fournit le verbe imghur « être grand, être âgé, être supérieur » et les formes nominales, temgher « fait d’être grand, grandeur, grand âge » et surtout amghar « vieillard et père du mari ». Dans les autres dialectes, amghar a une extension de sens plus grande :

Touareg :-homme grand d’âge ou de situation dans la famille ou la société, homme âgé-père et toutes les personnes auxquelles les Kel Ahaggar donnent le nom de  » père « , c’est à dire tous les ascendants mâles- Maître pour les serviteurs- Professeur pour les élèves- Chef (homme qui commande), se dit de tous les hommes qui ont une autorité quelconque, du plus grand au plus petit : chef de tribu, caporal, premier ministre, maire de village, patron de quelques ouvriers, supérieurs civil et religieux, président de société, etc.

Parlers du Maroc central :– Homme sage, vieillard- Père du mari- Chef de tribu- Chef, homme assumant une responsabilité : amghar n waman « chef de l’eau, celui qui préside la distribution des tours d’eau », amghar n tuwwa « chef de l’herbe, c’est à dire chef des bergers »

Chleuh :-anemghar, amghar « personnage influent, chef »

Ghadamsi -ameqqar « ancien, le plus ancien, le plus âgé, vieillard » expressions : meddin meqquren « les anciens, les notables d’un quartier », ameqqar n isekkiwen « l’ancien des affranchis, qui a un rôle dans les cérémonies du mariage », ameqqar n ccare’ « l’ancien du quartier, le doyen des chefs de famille ».

M.A. Haddadou (A suire)

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