Sortir du purgatoire

l Le hasard ou la nécessité- les deux ont été intériorisés dans un sentiment indéracinable d’appartenance- ont placé sur les pitons et les vallons de la Kabylie les villages, les sites et les champs dont on a tant chanté la beauté et l’exubérance. Sur le plan esthétique et environnemental, cette région du pays était considérée, jusqu’à un passé récent, comme la ‘’Suisse » de l’Algérie tant était pur l’air, verte la pelouse et propre la rivière. La concentration humaine, une ‘’modernité » amputée de ses précieux attributs moraux et civiques, une gestion chaotique de l’espace, ont inévitablement fait de cette terre de délices et d’authenticité un purgatoire pour ses habitants. L’un des signes probants de la manière dont sont gérées les affaires locales est justement le cadre de vie des citoyens. Dans les milieux urbains, la chute aux enfers ne date pas d’aujourd’hui. Les monticules d’ordures garnissant même la périphérie immédiate de certains hôpitaux, les eaux usées dégoulinant le long des murs des bâtiments et les conduites d’AEP jaillissant tels des geysers ne choquent presque plus la vue. L’élu ou le policier, dans un sentiment d’impuissance coupable, ferment les yeux sur ces sites immondes et méphitiques comme n’importe quel quidam.

Cependant, jusqu’à un passé récent, l’arrière-pays montagneux vivait dans un relatif ‘’bonheur » écologique comme ultime compensation des ‘’privilèges » que la ville est censée prodiguer à ses habitants. Les habitants de la Kabylie, malgré la pauvreté du sol et le relief accidenté, vivaient en harmonie avec le milieu. Le système austère et discipliné de Tajmaât ne permettait aucun écart ou comportement délictueux qui nuirait à la collectivité. On n’avait même pas besoin de sapeurs-pompiers pour éteindre les incendies de forêts. La moindre déclaration d’une fumée suspecte mobilisait tout le village qui étouffait dans l’œuf le début d’incendie.

Aujourd’hui, la dégradation des milieux physique et biologique a atteint sur nos montagnes un tel degré de dangerosité qu’aucune promesse ou aucun plan venus des pouvoirs publics ne peut apaiser nos doléances ni rasséréner notre esprit inquiet. Pratiquement, aucun ruisseau n’échappe au destin de réceptacle des eaux usées que la frénésie de la fausse modernité a imposé à notre milieu naguère pur et limpide. Que deviendra le barrage de Taksebt si des stations de traitement ne sont pas installées en son amont ? Jusqu’à quand la laideur et les remugles des décharges- incinérées in situ- d’Aït Sidi Ahmed, de Oued Falli, de Sidi Aïch et de Boulimat serviront-elles de décor à la nouvelle Kabylie ? N’y a-t-il aucune solution au problème du pillage de sable du Sebaou et de la Soummam ?

Que dire alors du rétrécissement en peau de chagrin du couvert forestier kabyle-au moment où les instances nationales et mondiales s’occupent de la désertification rampante sur d’autres territoires moins bien lotis- sinon qu’il expose les versants de ces montagnes à un grave processus de dégradation qui réduira l’oxygène, anéantira le bois et les fourrages, annihilera les niches écologiques qui font la richesse de la biodiversité de la région et déstabilisera dangereusement les sols. Les autorités locales et les élus de la Kabylie sont-ils capables de renverser la vapeur et de sauver ce qui peut encore l’être en travaillant pour un éco-développement durable, seul garant de l’amélioration du cadre de vie des citoyens de cette région ?

N’est-ce pas aussi que c’est par cette voie que passe toute promotion touristique qui ouvrirait à la région un créneau majeur de l’économie dont ses habitants ont grandement besoin ?

A. N. M.