Une plume singulière

Géologue, journaliste-reporter, caricaturiste, illustrateur et écrivain, Chawki a la plume facile et prolifique. Dans le quotidien El Watan il livre à ses lecteurs une chronique très bien élaborée. Dans ce petit espace journalistique, il est question de l’Algérie profonde, une Algérie dont on parle si peu. Comme si la vie quotidienne et les malaises incommensurables que vivent beaucoup de personnes ne doivent pas être l’objet ni de l’écriture journalistique ni de l’écriture littéraire. C’est dans ces sillages que voit le jour le terme « écriture de l’urgence ». Pour les inventeurs de cette appellation : écrire signifie se soumettre à l’ordre établi et s’éloigner d’avantage du vécu de sa société. Et pourtant de grands écrivains et journalistes à l’instar de William Faulkner et Albert camus se sont toujours inspirés de la vie de tout les jours de leurs compatriotes. Chawki Amari est l’auteur de Les lunes impaires, publié aux éditions Chihabes ainsi que d’autres ouvrages comme De bonnes nouvelles d’Algérie. Dans ses livres l’humour et la lucidité se marient parfaitement. C’est ce qu’on peut palper dans l’un de ses ouvrages : « Mohamed M. s’est levé très tôt ce matin-là, réveillé par le suppresseur du voisin. Il sort et boit un café à 20 Da, accompagné d’un croissant à 10 DA, le tout agrémenté d’un jus d’orange de syn-thèse à 25 Da. L’homme achète ensuite un quoti-dien à 10 Da et un paquet de cigarettes à 100 Da puis prend un taxi collectif à 20 Da puis un autre, individuel, qui lui coûte 30 Da pour rejoindre son lieu de travail. Comme il n’y a pas de travail au travail, il ressort aussitôt pour prendre son 5è » » café de la journée. Coût de l’opération tachghil echabab 80 Da. Mohamed M. va ensuite au taxiphone où il a téléphoné à sa femme pour 10 Da et part faire les courses suivant les recom-mandations musclées de son épouse. De la pom-me de terre à 60 Da, de la tomate à 90 Da, quelques achats, du pain, de la viande (très peu) et des fruits tout en se disputant avec les vendeurs ; résultat de l’opération couffin à 600 Da. À ce moment précis de la journée, Mohamed M. en est à 895 Da, mais il ne le sait pas encore. L’homme va déjeuner d’un simple frites-omelettes « sauce de poulet » (en fait l’huile de cuisson des poulets rôtis qu’il ne peut se permettre), et débourser avec un verre de limonade nationale la somme de 80 Da », écrit l’ex journaliste de La Tribune. Ces mots simples et profonds nous mettent devant des réalités amères et nous laissent rire de notre vécu. Ce n’est guère un rire moqueur mais c’est un court chemin qui nous guide à nous même. C’est plus qu’indispensable au moment où les nobles valeurs humaines sont supplantées par un matérialisme farouche. « Il retourne au travail où sa dispute quotidienne avec son collègue direct l’oblige à user de Maalox à 25 Da la gorgée. Mohamed M. ressort du travail et prend une série continue de cafés qui lui reviennent à 60 Da. Il est 17 heures, soit le temps de quitter le travail. Le retour se fait en taxi, à 20 et 30 Da, avec le dernier tube de Mami offert par la maison. Arrivé chez lui et après avoir offert un chouchou à 50 Da et une voiture en plastique à 60 Da à ses enfants, sa femme conteste le fait qu’il n’ait acheté que pour 600 Da de nourriture alors qu’elle est en pleine croissance. Une nouvelle gorgée de Maalox lui coûte encore 25 Da, un café 15 Da (il est fait à la maison). Il mange, il fume, il épie la télévision, il est déjà minuit. L’homme ne le sait toujours pas, mais cette nouvelle journée en Algérie lui est revenue à 1260 Da. La semaine lui coûterait donc 6300 Da si l’on compte 5 jours ouvrables. Il ne fait certes pas les courses tous les jours, mais en contrepartie, on ne lui compte pas ses factures de téléphone, gaz et électricité parce qu’on est gentils et qu’on lui passe les achats divers, pièces, médicaments, cadeaux pour la belle-famille, or pour sa femme et fournitures scolaires pour les enfants.

Le mois lui revient donc à 25 200 DA si l’on oublie les récentes augmentations des prix. Disons 25 000 après déduction de 200 DA pour bonne conduite. Mohamed M. le sait, il est payé 15 000 Da, ce qui est un bon salaire. Comment fait-il pour dépenser 25 000 Da ? Lui-même ne le sait pas. Il se passe quelque chose de para-normal en Algérie et la loi des finances n’a rien à y voir « , poursuit le jeune journaliste. Pour la caricature Amari sait bien s’exprimer par le dessin que par les mots. Sa plume est si singulière. Les lecteurs algériens de la presse écrite ont sûrement constaté cet aspect des choses dans le journal satirique L’époque qui n’a pas pu faire un long chemin. Certains livres du scientifique, envoûté par le monde artistique, sont disponibles dans beaucoup de librairies d’Algérie.

Yasmine Chérifi