Dans une époque littéraire totalement secouée par le mouvement surréaliste, il s’est frayé un chemin à part, loin de tout courant, libre et solitaire.
« J’écris pour me parcourir. Peindre, composer, écrire: me parcourir. Là est l’aventure d’être en vie ». Ecrivait-il en 1935.
Il serait donc peu sûr de le ranger dans le clan d’un André Breton ou d’un Aragon…
Ecrire pour se parcourir ? Comment y réussir ? Henri Michaux était un électron libre qui ne cohabitait qu’avec ses créatures à lui, avec son espace du dedans qu’il explorait inlassablement à l’aide des différents stupéfiants lui tenant compagnie pendant sa majestueuse carrière. L’aventure d’être en vie le menait inévitablement à détruire cette vie pour mieux la connaître, pour ne pas passer à côté, pour l’absorber et la garder en lui, même après la mort !
Dans L’espace du dedans, on trouvera des textes choisis, cueillis avec soin d’entre ses œuvres éparses, échevelées, chaotiques mais oh ! combien strictement unifiées !
Entre ses voyages en Equateur et en Asie (d’où les deux récits de voyage : Un barbare en Asie et Ecuador) et ceux plus fantasmagoriques au pays de la magie et autres terres inconnues que lui seul avait visitées, l’écrivain continue à se parcourir en dirigeant toujours le miroir vers son monde intérieur, avec la même obstination, la même conviction inébranlable que même si on réussira à explorer la terre et l’univers entier on ne pourrait jamais finir de découvrir le monde du dedans… Son principal vaisseau dans ce long et interminable voyage était la mescaline à laquelle il avait consacré tout un livre : Misérable Miracle : « Ceci est une exploration. Par les mots, les signes, les dessins. La Mescaline est l’explorée. «
Pouvoir écrire de nouveaux Paradis artificiels après Baudelaire et, de surcroît, surpasser l’étude neutre et objective du phénomène pour plonger la plume dans cet océan déchaîné qu’est une âme « mescalinée », voilà qui n’est pas banal et qui nous laisse entrevoir un écrivain rare, un homme-mosaïque et une âme, bien que se cherchant, se retrouve à chaque fois !
Il ne faut pas oublier non plus la façon de Michaux ! A coup de néologismes et d’inventions pittoresques au niveau du langage, on ne saura jamais dissocier le génie du poète, le drogué qui se surpasse du petit homme qui se cherche, l’Humain du Dieu ! Déformer des mots, en inventer d’autres, n’est qu’une expression sincère d’un état qui n’a rien de conforme. Selon lui, les mots viennent seuls à mesure que la chute vers les ténèbres intérieures prenait de la vitesse. Il ne les inventait pas, il les subissait, c’étaient eux qui l’inventaient en somme !
Il est rare de trouver une œuvre aussi sincère et un écrivain aussi dévoué au seul dogme de la création. On a souvent l’impression, en lisant Michaux, qu’il ne fait que s’exprimer, transporter ses propres débats intérieurs au papier et non au public ! On découvre peu à peu que le lecteur n’existe pour lui que dans la mesure où il lui ressemble !
Homme de lettres :
Seul,
Être à soi-même son pain,
Et encore, il s’engrange qu’il dit,
Et pète par toutes les fissures.
En blocs, en lames, en jets et en cristal.
Mais derrière le mur de ses paroles,
C’est un grand sourd.
Cet homme de lettres, peut-être sourd, a néanmoins beaucoup de choses à nous dire. Le combat entre le sens et le non-sens devient la seule chose préoccupante, lancinante, essentielle… Le reste est poussière, le reste est illusion… Le lecteur digne de ce texte doit abandonner toutes ses idées reçues, effacer le tableau de ses acquis et ouvrir un esprit vierge aux ouragans de Michaux. Des écrits qui détruisent pour bâtir ensuite un empire s’étendant aux quatre coins du monde, ayant pour seul gouverneur l’esprit devenu libre et pour seule loi : le rejet de toute loi humainement préconçue !
Certains disent que l’œuvre de Michaux n’est pas accessible au commun des mortels. Oui, exact ! A vrai dire, on ne peut comprendre l’œuvre ni l’analyser ni même la soumettre à une quelconque critique. On peut juste la sentir, la vivre, l’admettre. En quelques mots, c’est une œuvre à prendre ou à laisser…
Dans L’espace du dedans, on trouvera des » tranches de savoir « qui n’ont ni queue ni tête, dirait-on ! Au fait, que comprendrait un lecteur » normalement constitué » à cette maxime : « Même si c’est vrai c’est faux » ? ou encore : « Chaudron de pensées se croyant Homme ? » Il faudrait d’abord que ledit lecteur soit apte à choper cette étrange maladie nommée « Michaux », et ensuite : abandonner tout espoir de guérison ! Cela peut paraître aussi dur qu’inconcevable mais l’art, la littérature surtout, a toujours nécessité ce côté irrationnel, fou, anti-conformiste qui dort en tout un chacun et que tout le monde, malheureusement ou heureusement ?, veut et doit étouffer !
Le principe de Michaux c’est déterrer cette « honte » et en faire un trésor inépuisable qui non seulement nous permet de mieux nous connaître pour mieux nous aimer, mais aussi de mieux connaître les autres pour ne plus les aimer !
L’œuvre de Henri Michaux n’est pas seulement le guide d’un lecteur qui veut se perdre en se cherchant mais aussi un dogme pour tous les puristes qui, dans un monde exclusivement conçu pour les esprits conformes, finissent par croire qu’ils ne sont qu’une anomalie, une contre-nature à éliminer, une race de prédateurs à écraser ! Ceci dit, l’œuvre de Michaux est un point de repères pour tous les exclus, les marginaux, les incompris, les exilés… C’est une nouvelle appartenance, une nouvelle patrie !
Hormis l’aspect « doctrinaire » de l’œuvre, on retrouvera avec bonheur l’aspect autobiographique qui nous met dans une intimité extraordinaire avec l’auteur, qui nous permet de découvrir, non sans stupeur, que cet Homme, malgré ses talents et sa plume puissante, n’est qu’un être humain, souffrant comme nous tous, se résignant quelques fois à suivre le courant… Un homme qui, comme les autres, ne connaît que trois évènements, comme dirait La Bruyère : « Naître, vivre et mourir… Il ne se sent pas naître, il souffre à mourir et il oublie de vivre »… C’est la condition de tout humain, à vrai dire, même si des circonstances atténuantes font croire, en l’espace d’une joie ou d’une jouissance, que l’homme peut vivre et oublier de souffrir… Henri Michaux, dans sa façon à lui de se familiariser avec le lecteur, nous crie silencieusement que la vie n’est pas aussi accessible que ça et que s’il écrit avec tant d’acharnement et tant de douleur c’est parce que le silence est la façon la plus atroce de mourir… Mourrons donc en étant conscient de la mort :
Tu t’en vas sans moi, ma vie
Tu roules,
Et moi j’attends encore de faire un pas.
Tu portes ailleurs la bataille.
Tu me désertes ainsi.
Je ne t’ai jamais suivie.
Je ne vois pas clair dans tes offres.
Le petit peu que je veux, jamais tu ne l’apportes.
A cause de ce manque, j’aspire à tant.
A tant de choses. A presque l’infini…
A cause de ce peu qui manque, que jamais tu n’apportes…
Sarah Haidar
Principales œuvres : L’espace du dedans. (Gallimard/poésie. Edition 2004)
La nuit remue. (bis)
Misérable miracle. (bis)
Plume. (bis)
Un barbare en Asie. (bis)
Ecuador. (bis)
