Petit affairiste deviendra grand

« Petit affairiste deviendra grand », susurre-t-on souvent, à la vue d’un jeune faisant ses premiers pas dans la contrebande, devenue depuis des lustres un phénomène banal sous nos cieux. Certains parmi ces jeunes, à l’adolescence, nous ont avoués avoir tout essayé avant d’être « happés » par la rue. Comme pour se défendre d’avoir opté délibérément pour ce « job », d’aucuns, nous ont assuré avoir frappé à toutes les portes mais qu’ils ont été accueillis, à chaque fois, par un silence monastique et coupable. « J’ai constitué un tas de dossiers pour suivre une formation mais on m’a à chaque fois, opposé une fin de non recevoir, sous prétexte que je n’avais pas le niveau requis », nous confie sur un air désabusé, Smail, un jeune de dix-sept printemps. En désespoir de cause, nous dit-il, il s’est tourné vers la rue. Une fois habitués à ce mode de vie, le goût du lucre aidant, ils ne peuvent plus s’en passer. En tirant de substantiels dividendes, quelques-uns de ces jeunes arrivent même, a force de pugnacité, à se faire une situation fort enviable : « Je connais pas mal de types qui ont commencé, comme moi, à vendre des cigarettes à l’unité. Ils sont à présent, très riches », ajoute Smaïl, qui ne fait pas mystère de son ambition de leur emboîter le pas. Si vous évoquez avec eux l’idée de troquer ce filon pour un travail à revenu fixe, vous obtenez un rictus en guise de réponse. En effet, l’aversion pour tout emploi salarié revient comme un leitmotiv dans leur bouche : « Qu’est-ce que je vais faire avec 10 000, 15000 ou même 25 000 DA par mois ? », s’interroge Hocine, laissant entendre que ses revenus sont plus conséquents. Et de poursuivre : « Ce n’est sans doute pas avec un tel salaire que je vais bâtir mon avenir. » Madjid, lui aussi, ne dissimule pas son rejet de tout travail « stable » : « Mon père bosse comme un nègre depuis de longues années dans ne entreprise publique et nous sommes toujours à l’étroit dans notre trois pièces cuisine. Parfois je suis obligé d’acheter une paire de chaussures ou un pantalon à l’un de mes frères, histoire d’alléger les charges écrasantes qui incombent à mon père », nous affirmera-t-il. Une partie de ces jeunes, par la force des choses et de la misère, se substitue à leurs parents. Bien avant d’atteindre la majorité, certains ont toute une famille à charge. Ali est du lot : « J’ai d’abord travaillé comme serveur dans un restaurant contre un salaire dérisoire de 7 000 DA, salaire que mon père s’empressait de me prendre. Je me suis alors mis à vendre des cigarettes et des confiseries et j’ai vu que je m’en tirais plutôt bien. Maintenant je suis satisfait. Je me permet même le luxe de subvenir aux besoins de ma famille ». Soudés par une communauté d’intérêts, ces jeunes constituent d’authentiques trusts. Leur milieu semble régi par un code de conduite infaillible. A croire qu’ils possèdent un syndicat occulte !

Nacer Maouche