Un gâchis littéraire

Les étals des librairies chez nous témoignent du nombre de publications à compte d’auteur. Là, réside justement la relation de la triptyque auteur-éditeur-lecteur. Nulle littérature ne peut exister à l’absence de l’un de ces trois éléments. Dans les pays développés, cette triptyque vit en harmonie, et le résultat est visible à voir le nombre des ouvrages édités chaque jour. Tant que cette harmonie et cette relation étroite font défaut en Algérie, particulièrement pour les livres de langue amazighe, le domaine de l’édition restera handicapé. Et chacun de ces trois éléments accuse l’autre d’être à l’origine du blocage et le manque de confiance entre eux fait le reste. Ce qui en résulte, c’est la prolifération d’ouvrages à compte d’auteur, qui reste l’unique salut pour l’un et pour l’autre. L’auteur verra son produit édité sans aucune contrainte, ni encore moins une commission de lecture qui risquerait de passer au crible, sinon rejeter le manuscrit. Tout ce qui rentre, fait ventre. La médiocrité trouve ainsi la parade afin d’ériger son château de rêve et donner ses racines pour gangrener ce domaine. De l’autre côté, l’éditeur ou parfois l’imprimer prend son dû au dernier sou sans risque de perte. C’est aux risques et périls de l’auteur qui, dans la plupart des temps, prive ses enfants d’habillement ou de produit vitaux, pour financer son projet, au grand dam de ses protégés. Ce qui en découle, c’est des paquets de livres qu’il doit trimbaler à longueur de journée et faire du porte-à-porte chez les libraires et les associations. Et ce n’est pas du tout gagné d’avance car ces mêmes libraires ne l’accueillent pas tous à bras ouverts. Certains n’y jettent même pas un œil, sinon de regard goguenard et narquois le prient de ranger sa « vilaine marchandise ». Croire que les livres, particulièrement la poésie, tapent toujours dans l’œil des libraires est une chimère. Quand il arrive à « coller une dizaine ou une quinzaine à ces commerçants, c’est juste un début du calvaire, car ce n’est pas donnant donnant, mais en dépôt, avec en prime une marge de 20 à 30% pour la plupart, une minorité insignifiante seulement se contente de 10 ou 15%. L’auteur fera encore du porte à porte pour récupérer son argent en miettes, quand vente il y a. Tout cela est une humiliation et synonyme de charité. Il se trouve parfois des libraires qui plient bagages et changent d’activités ou de lieu et prennent les livres avec. Dans ce cas, l’auteur perd dans la plupart des cas des dizaines d’exemplaires de son livre. Dans un autre registre, cet ouvrage n’est même pas déclaré aux droits d’auteur et non déclaré à l’ISBN. Cette convention universelle qui donne reconnaissance de l’ouvrage et son ouverture sur l’Internet. Et si le livre n’est pas déclaré aux droits d’auteur, son auteur perd tous ses droits, tant matériels et statutaires. En d’autres termes, l’édition à compte d’auteur ouvre la brèche à toutes les arnaques et à la médiocrité, pour atteindre le sommet, à la dévalorisation pure et simple de l’ouvrage et de la littérature en général. Et dans le souci de redonner aux auteurs une dignité, pour se consacrer seulement à l’écriture, les éditeurs pourvus du sens de responsabilité et d’un zeste de conscience professionnelle, sont tenus de prendre en charge ce qui mérite d’être publié, en mettant sur pied des commissions de lecture pour barrer la route à la médiocrité et au travail bâclé. Et l’après publication, c’est-à-dire la distribution, la promotion et la collecte de l’argent resteraient du ressort de l’édition qui a, dans la plupart des cas les moyens nécessaires pour cela. Et si nous espérons rester au diapason des normes universelles dans le domaine culturel et artistique, il faut mettre sur pied des agences artistiques qui doivent s’occuper des tracasseries administratives et protocolaires pour que le créateur (l’auteur) se consacre et se concentre uniquement sur la création, comme cela se passe sous d’autres cieux. Mais le calvaire persiste encore et la sortie du tunnel n’est pas pour demain malheureusement. Et l’issue dépend de chacun de nous.

Salem Amrane