« Les chercheurs d’os » de Tahar Djaout

C’est ce roman qui va donner une certaine notoriété à l’écrivain. Au lendemain de l’indépendance, des villageois kabyles décident de partir à la recherche des os de leurs morts dispersés un peu partout dans le pays. Un adolescent est chargé avec un de ses parents, Rabah Ouali, de rapporter au village les os de son frère, mort loin de là. Cet itinéraire permet de voir s’animer, à travers le regard faussement naif du jeune villageois, tout un pays en mutations, se remettant de la guerre, mais vivant de manière diverse les premiers mois de liberté. Il permet aussi d’accuser l’immobilisme, la misère acceptée, la fermeture du village et l’oubli des morts. Le roman s’ouvre sur un tableau d’ensemble portant un jugement de valeur sans équivoque : les chercheurs d’os se multiplient, sillonnent le pays « des gamins qui ne connaissent rien de la vie » mais allaient farfouiller dans les registres de la mort « pour lui disputer les squelettes dont les vivants avaient besoin pour atténuer l’éclat trop insolent des richesses que le nouveau monde dispensait ». « La guerre terminée, le peuple avait organisé un festin effréné où se bousculaient sans ménagement d’interminables discours sur la patrie et la fraternité. Le peuple aurait très bien pu élever une digue entre le passé et lui, pour fortifier son bonheur. Mais le peuple tenait à ses morts comme à une preuve irréfutable à exhiber un jour devant le parjure du temps et des hommes ». Par ailleurs, c’est bien le temps des retrouvailles avec la liberté. Tout au long du récit, nous avons un mélange de sérieux et d’ironie qui donne le ton d’une dénonciation acerbe. Au terme du voyage, au moment d’atteindre leur but, ils subissent un double échec : Le premier endroit qu’ils creusent n’est pas bon. Le nouvel endroit creusé les met en présence d’os inconnus. Soulignant l’absurdité de leur mission, ils reprennent la route du village. Ils ont les os, ils s’entrechoquent comme des pièces de monnaie à chaque fois que l’âne trébuche. Mais le retour est une défaite. Le lecteur n’assiste pas au retour au village même. La narration s’arrête avant. Inutile de pénétrer le village inchangé, un mort y rentrera et ce ne sera par le frère. Le seul vivant est l’âne. Le parcours se clôt sur une suspension, un inachèvement. La quête se fera-t-elle errance ? C’est en 1984 que paraissent ce roman à Paris et à Alger, un recueil de nouvelles « Les rets de l’oiseleur ». (Textes écrits pour la plupart en 1973 et 1977). En 1981, il publie sous l’étiquette « romans » l’Exproprié, sa première œuvre, en prose que l’écrivain apprécie comme une « somme de réflexions gravées comme des cicatrices ». En 1987, Tahar, Djaout fait paraître L’Invention du désert où il se propose de raconter l’histoire des Almoravides sans tomber dans l’hagiographie. Du côté poésie, il publie son premier recueil de poèmes Solstice barbelé en 1975 au Canada chez Naâman. En 1978, à compte d’auteur, un second recueil de poèmes, l’Arch à vau-l’eau, suivent en 1980 et 1982 Insulaire et cie, et l’oiseau minéral. Dans son entretien avec Mouloud Mammeri, Tahar Djaout avance sa conception de l’acte créateur qui pourrait illustrer le travail de ses œuvres poétiques « en contraignant les mots et leur agencement à des usages insolites, on brise des chaînes, on habitue les hommes à prendre avec l’ordre des choses… L’ordre, ce vilain mot… des libertés, ce beau mot ».

Hamid Meradji