Questions d’arithmétique

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Par Anouar Rouchi

Karim est un Algérois bon chic, bon genre, quadragénaire, de profession libérale, plutôt cultivé et il s’intéresse de près à la chose politique. Un de ses meilleurs amis est d’ailleurs à la tête d’un parti politique prometteur. L’ami en question a justement consacré son week-end à une sortie publique dans une contrée lointaine de l’intérieur du pays. Le samedi matin, c’est donc tout naturellement qu’il se met à feuilleter trois titres de la presse privée parmi les plus vendus, à la recherche d’informations concernant la sortie de son ami.En réalité, il est rassuré, puisque la veille, au journal télévisé, il a visionné des extraits de la prestation devant un public très nombreux, dont plus d’une centaine de femmes, ce qui en soit est déjà une prouesse dans une région réputée conservatrice.Karim passe en revue les 24 pages du premier quotidien tout en sirotant son café. Rien qui concerne l’activité publique de son ami ! Il passe au second titre dont il scrute attentivement toutes les pages. Sans plus de succès. C’est donc sans grande conviction qu’il tourne les pages du dernier quotidien quand il tombe enfin sur l’article recherché. A la première phrase, c’est la douche froide. «C’est devant un public composé de moins d’une centaine de personnes que Monsieur…»— Bien Dieu de Bon Dieu ! fulmine Karim. Ce n’est pourtant pas ce que j’ai vu à la télévision !Il grille coup sur coup deux cigarettes et décide d’appeler la rédaction du journal pour parler à l’auteur de l’articleLe journaliste : Allô ? A qui ai-je l’honneur s’il vous plaît ?Karim : Je suis un lecteur assidu de votre journal et j’ai lu avec intérêt votre article de ce matin. Comme je m’intéresse particulièrement au sujet traité, je voudrais en savoir plus…Le journaliste : Autant que possible, ouiKarim : Est-il vrai qu’il y avait moins de cent personnes à la conférence animée par monsieur… Parce qu’au journal télévisé de 20 h, j’ai plutôt vu une salle archicomble.Le journaliste : Ce que vous pouvez être naïf, monsieur ! Vous savez très bien que notre télévision nationale est un haut niveau de manipulation et de mensonge.Karim : Mais enfin, l’image est réelle, et elle ne peut mentir…Le journaliste : Je vais vous faire un aveu, monsieur. Mais de grâce, gardez ça pour vous. En réalité, c’est la faute à mon directeur qui a toujours prétendu que je suis nul en arithmétique. Il prétend même que je ne sais pas compter au-delà de 100. Il a donc instruit le rédacteur en chef qui me corrige automatiquement à chaque fois que j’annonce un chiffre supérieur…Karim : Mais c’est terrible ! Dites donc, j’ai bien envie de vous inviter à un dîner bien arrosé pour faire plus ample connaissance. Et qui sait ? Peut-être bien que cela contribuera à améliorer vos notions de calcul.Le journaliste : Ce serait avec un grand plaisir, monsieur. Mais pour être honnête, je vous préconise plutôt d’inviter mon directeur. Lui sait compter bien au-delà de 100. Ni les millions, ni même les milliards ne l’intimident. Il faut dire qu’il en a l’habitude…

A. R.

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