Les sinistrés entre désespoir et incertitude

Le mal était béant. Ils sont très nombreux ceux qui jusqu’à ce jour, n’arrivent pas à se remettre de leur émoi. Les conditions de vie, qui dans l’ensemble, sont déplorables n’ont fait qu’approfondir leur douleur et, de surcroît, aggraver leur situation. C’est le cas de certains sinistrés qui, au jour d’aujourd’hui, n’ont pas été relogés. M. Saâdi Messaoud, un vieux de 70 ans, est à l’instar des personnes qui ont été touchées par cette catastrophe naturelle et qui continuent de subir ses conséquences néfastes voire accablante. Suite à l’effondrement de l’immeuble où il habitait avec sa famille à la cité Hassiba Ben Bouali, plus exactement au bâtiment 210, il a été recasé par l’OPGI d’Hussein- Dey dans un chalet. C’est là où son martyre a commencé. ll suffit de regarader dans ses yeux pour en déduire, en effet, qu’il a le cœur serré. Plein de chagrin et d’amertume. Les traits de son visage, clairs comme l’eau de roche, n’ont fait que confirmer notre déduction. Ami Messaoud, c’est ainsi que l’appelaient tous ceux qui le connaissent, y compris ses voisins du camp avec qui il a sympathisé, se dit lassé de sa situation. Une situation à laquelle il n’a pu s’habituer. Rencontré lors de notre virée au site dit Ali-Amrane 3, sis à la cité Béni Mered, de la circonscription de Bordj El Kiffan, Ami Messoud a tenu à nous inviter dans sa maison de fortune pour nous montrer dans quelles conditions il vit avec les membres de sa famille. 146 est le numéro attribué à son chalet. Ce dernier est composé de deux pièces et d’une petite cour. Dans ce site, il y a 455 chalets. Ils ont été légués aux sinistrés du séisme et également aux familles considérées comme étant des cas sociaux. Ces derniers occupaient un bidonville au lieudit Bordj Boulila près de Tagarins. « Ils ont été recasés dans ce site par les autorités après avoir récupéré le lieu squatté », nous dit un bénéficiaire. Ce dernier estime que les conditions de vie sont meilleures que celles où ils habitaient auparavant. Ami Messaoud ne partage guère cet avis, car, pour lui, ce n’était pas le cas. Avant que la catastrophe ne le frappe, il habitait dans un F4. « Venez voir dans quelles conditions nous vivons », nous a-t-il imploré comme s’il voulait nous prendre à témoins de son malheur. Une fois franchi le seuil de son chalet, Ami Messaoud a commencé, sans répit, à nous relater son calvaire. L’exiguïté et la non commodité du lieu, constituent, en gros, le lot des problèmes auxxquels il fait face. « Il n’y a pas où bouger. La maison est trop petite » a-t-il lancé en précisant qu’ils sont plus de 12 personnes à loger sur ce même toit. « Lorsqu’ils ont distribué les chalets, ils n’ont pas accepté d’en attribuer un pour mon fils marié, ce qui fait que nous sommes deux familles à habiter sous ce même toit » continua-t-il de dire avec peine avant d’ajouter : « Nous ne pouvons plus.  » A un moment donné, un silence religieux régne dans la « salle ». Le père de famille, essoufflé, ne pouvait ajouter un mot. Prenant la parole, son épouse, une femme d’un certain âge et d’une gentillesse remarquable, a déploré de son côté les déboires qu’ils subissent au quotidien. « Il fallait venir nous voir en l’hiver. Nous avons souffert de l’humidité et du froid. C’était insupportable. Nous avons eu très peur pour nos petits enfants » dira-t-elle en enchaînant : « Avec l’arrivée de l’été, nous serons contraints de faire face à la chaleur ». Les chalets ne sont pas climatisés », a-t-elle fulminé. La montre indique 14 heures. Et à cette heure de l’après-midi, une chaleur torride régnait dans la salle où la famille Saâdi nous a accueillis avec hospitalité. A l’extérieur, la température n’est pas des moindres. A la question de savoir s’ils ont eu des informations concernant leur relogement, Ami Messaoud nous dit : « Nous avons entendu dire que d’ici le mois de juin, nous serons tous relogées. Mais rien n’est sûr puisque nous n’avons rien reçu des autorités ». Ammi Messaoud s’est montré peu convaincu et même pessimiste.

Les déboires des sinistrés La désolation, l’incertitude et l’harassement sont les sentiments, à peine voilés, affichés également chez les voisins d’Ami Messaoud. « Nous sommes doublement sinistrés », c’est la phrase qui revenait tel un leitmotiv. On dirait que tout le monde s’est donné le mot. Les réclamations et les doléances diffèrent d’une famille à une autre. Mais la souffrance semble la même. Ces derniers vivent dans l’incertitude totale. « Nous sommes livrés à nous-mêmes » nous confie un jeune du « quartier ». Selon ce dernier, les autorités concernées font la sourde oreille quant à leurs doléances. Ce qui explique l’anarchie et l’insécurité dans lesquelles baignent les habitants de ce » sinistre « . Selon le même jeune, la drogue fait ravage dans le site. La délinquance bat son plein. « Il y a beaucoup de chômeurs » dira de surcroît ce dernier, voulant justifier l’injustifiable. A cela, s’ajoutent les cas de vols enregistrés ici et là. « Nous nous estimons heureux que dans ce site il n’ y a pas eu de crime. Pour ce qui est des autres cas chaque fois qu’il y un incident de violence, on fait venir la gendarmerie » nous dit un agent de l’OPGI, rencontré sur le site. Ce dernier dénonce de son côté qu’il y ait des indus occupants qui ne veulent pas quitter leurs chalets. « Ils refusent de libérer les lieux alors que leurs maisons fissurées sont désormais complètement réparées. Ils veulent bénéficier d’autres logements au même titre que les vrais sinistrés » a-t-il souligné avant de préciser qu’il s’agit de deux familles. En sortant du site, une image a attiré notre attention. Celle-ci peut constituer la photo du jour d’un quotidien. Il s’agit d’un nouveau site qui s’est érigé en parallèle. Il rentre dans le cadre de « l’informel » puisqu’il n’est pas autorisé. C’est un véritable gouffre social. Ce dernier est constitué de quelques baraques installées anarchiquement. Pour décor, les familles qui y ont élu domicile, ont utilisé des matériaux de fortune tels que les bâches en plastique, le zinc et du carton… Il est exactement 15 heures. Nous avons pris la destination de Dergana. Une autre région secouée de plein fouet par le séisme. Plusieurs bâtisses se sont effondrées comme des châteaux de cartes. Les sinistrés recasés à ce niveau interpellent les autorités de mettre fin à leur souffrance. « Deux ans, ça suffit » a lancé F. Z, une jeune fille, rencontrée sur un des sites de Dergana. Un peu plus loin, à Boudouaou El Behri où est implanté le site baptisé El Ibrahim- Boumerdeci, nous avons l’impression de revoir le même « film ». Le scénario des doléances est pratiquement le même. A ce niveau, les habitants du site déplorent l’éclairage public qui fait défaut. « Nos enfants sont obligés de marcher plus de 30 km pour rejoindre leurs écoles », a souligné un des locataires. Un autre ajoute sans pour autant cacher son courroux : « Nous sommes privés de nos droits les plus élémentaires. Nous ne savons plus a quel saint se vouer. Nous avons peur de nous éterniser dans ces chalets comme c’était le cas lors du séisme d’El Asnam ». Sur le même ton, ce dernier nous a fait savoir que l’OPGI de Boudouaou leur a infligé des factures d’eau d’une façon forfaitaire allant de 2000 à 3000 DA. « Ils veulent nous faire payer alors que l’eau coule une fois par hasard dans les robinets. C’est du vol » a-t-il estimé. Se trouvant entre le désespoir et l’incertitude, les sinistrés se disent courroucés et révoltés.

Wassila Ould Hamouda