Les balbutiements de la littérature kabyle

Ils étaient au départ une toute petite poignée. Ils faisaient œuvre de pionniers et ne savaient pas si leurs travaux allaient leur survivre. Ils écrivaient pour sauver des traditions orales menacées par l’oubli. Leurs œuvres destinées en leur temps, particulièrement à des spécialistes, ne sont vues que comme des travaux marginaux propres à garnir les rayons « curiosité » des bibliothèques occidentales. Eux, ce sont les écrivains de langue kabyle et ont pour noms Ben Sedira, Boulifa et Bélaïd At Ali. Ce dernier est, peut être, le premier à donner à la prose kabyle une certaine fraîcheur en l’émancipant des carcans de l’oralité. Si ses prédécesseurs se sont complus dans le sauvetage des traditions orales telles qu’elles existaient, Bélaïd At Ali, va les améliorer en y mettant sa touche personnelle des contes aussi bien que ses autres œuvres portent l’empreinte de ses efforts consistant à donner un souffle nouveau à la littérature berbère. Fils d’une institutrice, fait très rare à l’époque pour un Kabyle, c’est un missionnaire, le père Degezelle, ami de la famille qui le met sur la voie de l’écriture. Son initiation à l’écriture en kabyle, s’est faite en cette année 1945 sans grande motivation et pourtant le père Degezelle lui apporte toute l’aide nécessaire pour cette entreprise. Mais, ne dit-on pas que l’appétit vient en mangeant ? En entamant la transcription de certains contes kabyles, il découvre, émerveillé, combien sa langue maternelle est belle et sa culture digne de respect. Aussi s’est-il fait un point d’honneur à écrire dans sa langue et sauver de l’oubli une mémoire qui risque de s’éteindre au fil des temps, puisque véhiculée seulement par voie orale. On aurait eu certainement droit à une œuvre plus consistante, plus riche si la mort ne l’a pas emporté en 1951 alors qu’il n’avait que 39 ans. Bélaïd est mort précocement de lassitude et de maladie. Lui qui a tous les atouts pour mener une vie rangée, une vie faite de bonheur et de labeur, a terminé ses jours dans l’ivrognerie et le vagabondage. C’est, dit-on, l’atmosphère empoisonnée de son milieu familial qui l’aurait brisé. Les querelles sempiternelles entre sa mère qu’il adorait et sa femme Fatima At Chabane avec laquelle il a eu un fils, ont eu raison de lui. D’ailleurs, sa vie de famille, l’a tellement marqué qu’il en a tiré substance pour ses travaux d’écriture. La nouvelle consacrée à la répudiation de sa belle-sœur en est l’exemple. Celle-ci nous renseigne d’ailleurs amplement sur le climat familial électrique où il a évolué. « Famille, je vous hais ! » s’est exclamé André Gide pour dire tout le mal dont un milieu familial est capable. Bélaïd aurait certainement dans ses beuveries et ses errances, prononcé les mêmes mots. Heureusement qu’il y a l’écriture qui lui sert d’exutoire et d’échapatoire à une vie insipide et à un quotidien sombre. Rongé par la maladie et le mal-être, il trouve malgré tout, des forces pour coucher sur du papier, ce qui lui semble intéressant à laisser pour la postérité. Contes, poèmes, nouvelles, études « ethnographiques… tous les types d’écrits sont conviés pour dire en Kabyle, quelques facettes de la culture de sa chère Kabylie natale. « Timucuha » (contes), « Amexlud » (Fatras)’, « Isefra » (poèmes), telles sont les œuvres essentielles que renferment ses célèbres Cahiers, publiés en deux volumes par les pères Dallet et Degezelle. Sa poésie, surtout, nous montre la sensibilité à fleur de peau de cet artiste polyvalent au destin contrarié. Il y a exprimé sa douleur, ses souffrances, son espoir, son désespoir, en somme sa vie avec un lyrisme exacerbé. Vie décousue, vie débridée…, Bélaïd ne méritait pas assurément un tel destin. Lui qui était à l’écoute de sa société, qui l’étudiait pour mieux le faire connaître aux siens et surtout aux autres. « Afenjal n iqahwa », « Lexdubegga » « Lwali n wedrar » « sut taddert »… autant de récits qui rendent compte de cet intérêt que porte Bélaïd At Ali à sa société. Écrivain damné, Bélaïd est incontestablement le premier à jeter les premiers jalons de la littérature d’expression kabyle.

Boualem B.