La terre ou le chômage

Contrairement au climat onirique qui y règne. Les brises soufflent de partout. Une fraîcheur vivifiante rend encore plus féeriques ces paysages étant déjà loin d’être ternes. La grande bleue, sans ressac aucun, paraît à présent sereine dans une extraordinaire beauté, une nuance qui va de l’azur au turquoise. Un véritable coin pour le repos, le pique-nique et autres distractions. Seulement, ces préférences sont plutôt valables chez les vacanciers ou autres étrangers venant en touristes. Car les gens d’ici n’ont point le temps de contempler tout ce spectacle, ou ont en eu déjà assez. Ils se consacrent par contre à la besogne et au songe pour ceux n’ayant pas la chance de se débrouiller une occupation. «Je regarde toujours la mer avec l’idée de la traverser aussi urgent que possible», nous confie Mohamed. Ath Chaffa sombre dans un esseulement quasi total que rien ne semble aller de tout bon. Hormis l’agriculture qui bat son plein, aucun secteur ne promet. L’économie de cette région de la Kabylie maritime, se base sur l’élevage : ovins, bovins, caprins et surtout la culture des champs. Il n’y a pas de création d’emploi. Le taux de chômage croit d’année en année. C’est difficile. La vie est dure à telle enseigne que pour se procurer un minimum d’argent à vivre dignement les montagnards remuent ciel et terre. Beaucoup ont recours à l’(agriculture, à l’élevage d’animaux et à l’apiculture. Pourtant, la vaste superficie dont dispose ladite commune est faite non seulement de montagnes et de collines mais aussi de lits épars. On ne pourra alors cultiver que les terres situées au sein des vallées et quel espace ! a propos, les patelins chanceux sont ceux se trouvant le long de la côte, à savoir Ijarmenane, Ighil M’hand et Oulkhou. Les villages perchés en haut des montagnes possèdent des terrains non appropriés.

Randonnée à travers champsD’un lopin à un autre, d’un sentier à un autre. Notre virée fut très longue, toute l’après-midi. A la différence de la saison printanière, en ce mois de juin, les fleurs ont fané et l’herbe est sèche. L’agrément d’y marcher est moindre. L’essentiel, s’agrippant au souci de nous mettre au courant du quotidien de ces montagnards, on a accosté tous les jeunes cultivateurs qu’on a eu à croiser. Ils sont en fait nombreux à travailler la terre, comme des nègres. Un fellah, appelons-le Omar, puisqu’il a bien voulu garder l’anonymat, avoue ne savoir ni quoi ni comment faire si ce n’est le travail champêtre. «Trouver un emploi stable dans notre commune relève de l’impossible. Heureusement que nos ascendants nous ont légué ces terres, sinon on serait mort de faim. L’agriculture est notre unique issue, du moins pour l’heure. Le domaine laissé pour compte des années durant reçoit maintenant même les gens qui exercent dans des établissements étatiques. Ils ont, eux aussi, leurs propres potagers. Ils effectuent en plus de leur travail, des travaux domestiques pour arrondir leurs maigres mensualités. Ils ont raison en tout cas. » Omar a planté un grand morceau de terre. C’est une plantation de pastèques. Il besogne dans ce secteur depuis 10 ans déjà. La majorité des agriculteurs tâchent de préparer ce fruit très prisé en été, on a dû le remarquer. Ils disent qu’il rapporte mieux que toute autre chose. Chaque année d’ailleurs, une récolte excellente en qualité et en quantité est fournie par la localité d’Ath Chaffa. «Avant d’éventrer une pastèque en croissants, il faut suer d’abord des grosses gouttes. J’ai commencé à travailler ce terrain au mois de février passé. Ça fait presque 5 mois. Je l’ai défriché et nettoyé au début, labouré et planté ensuite. Ce n’est pas fini. Car je dois aussi l’irriguer à chaque fois et le garder contre le sanglier», nous fait comprendre Omar, la figure brille de sueur et le corps enfoui derrière ses guenilles de toujours. La saison en cours est mal entamée par les fellahs. Ces derniers avaient fait face à une grande pénurie de graines de pastèque réservées à la semence. Ils se sont procurés cette semence à des prix astronomiques. Un bidon de pastèque coûtait jusqu’à 5000 dinars chez les grainetiers. En vérité, les problèmes ne s’arrêtent pas uniquement à ce niveau, des handicaps énormes s’en greffent. Absence de bassins de stockage d’eau, relatif déficit en champs arables, inexistence d’un nombre conséquent de débouchés économiques sont, en somme, autant de difficultés qui entravent l’activité de ces cultivateurs. Et les autorités publiques n’ont encore pas jugé utile de leur tendre la perche. Cependant, pensant aux dispositifs mis en place en vue de créer de nouveaux postes d’emploi, nous avons demandé à Omar s’il a bénéficié d’une quelconque aide. «Croyez-vous sincèrement en cela ?», fulmine-t-il en notre direction avant d’ajouter : «C’est moi-même qui ai creusé un réservoir d’eau. Il m’est revenu trop cher. En plus, puisqu’il se situe à une distance d’à peu près 1 km d’ici, j’étais obligé d’acheter 1 km de tuyauterie. Celle-ci m’a coûté 120 000 DA. C’est la réalité. Comme ça ou rien». Sur le territoire de la circonscription, il existe deux lacs. L’un est souvent mis à sec par les grandes chaleurs. L’autre est salé par les vagues de la mer qui l’atteignent en hiver, donc inutile. Il a également quelques étangs. Mais ils sont tarissables aussi. Cela en sus de la terre très vulnérable. Notre interlocuteur nous affirme qu’un terrain semé de pastèques, il faudra le laisser en jachère au moins cinq ans pour pouvoir le toucher à nouveau. C’est alors que les lopins labourables se raréfient de plus en plus. Somme toute, si toute sorte de fruits et légumes sont étalés sur les accoutrements de la RN24, comme sur le marché hebdomadaire d’Azeffoun, à bas prix parfois, ce sera grâce à la peine que se donnent de jour comme de nuit, ces centaines de jeunes comme Omar. Notre randonnée se termine au crépuscule. Le soleil s’emmêle maintenant à la mer, c’est le paradis. Le ciel change de couleurs en cet endroit, vermeil, jaune, rouge, livide… un véritable tableau de peinture que personne ne pourra décrire ni peindre. On a quitté Omar et son verdâtre jardin soigneusement travaillé. On a quitté aussi les champs en rebroussant chemin, mais non sans nous remplir la tête d’interrogations. Beaucoup d’interrogations. Jusqu’à quand les citoyens doivent-ils continuer à se prendre par eux-mêmes en charge ? Dans quel but est instauré l’Etat, sinon pour subvenir aux besoins de ses administrés ? Qui va faire vivre ces agriculteurs à leur vieillesse eux, qui n’arrivent même pas à économiser de quoi payer les cotisations sociales ?

Mohamed Aouine