» Les chefs politiques kabyles ont trahi  »

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Militant politique, chanteur engagé, Ferhat Imazighen Imula, de son vrai nom Ferhat Mehenni, relate dans cet entretien sa vision de la lutte identitaire depuis 30 ans de combat. Lui qui était de tous les fronts pour la consécration de tamazight en tant que langue nationale et officielle de tous les Algériens, et avec la reconnaissance de l’amazighité dans toutes ses dimensions, répond, non sans sincérité, à nos questions sur le combat d’hier et sa vision d’aujourd’hui.

La Dépêche de Kabylie : 20 avril 1980, 20 avril 2008. L’Algérie aspire à vivre pleinement son amazighité, que reste-t-il aujourd’hui de cet idéal?

Ferhat Mehenni : L’Algérie n’aspire, ni par son officialité ni par sa rue, à vivre son amazighité. L’Algérie aspire à tuer en elle tout ce qu’elle a de berbère, l’extirper du plus profond d’elle-même pour le jeter à la poubelle arabo-islamique où elle ira pourrir aux côtés des idées des Lumières et des valeurs de l’humanité.

En Algérie, il y a un racisme d’État contre l’amazighité en général et la Kabylie en particulier. C’est pourtant clair comme de l’eau de roche. En moins d’une année, nous en avons vécu des preuves des plus irréfutables. Je citerai entre autres : L’année 2007, Alger capitale arabe de la culture. Le festival des danses arabo-africaines a été imposé à Tizi-Ouzou à deux reprises en six mois. A Alger, le Lycée Massinissa a été débaptisé pour le rebaptiser en arabe. La graphie amazighe est l’objet d’un complot gouvernemental visant à l’arabiser.

En plus de ces points, ajoutons ceux qui sont monnaie courante depuis toujours. Le pays est livré aux investisseurs moyen-orientaux sans aucun appel d’offres international en dehors de l’aire géographique du Proche-Orient.

En 1980, il n’y avait qu’une seule chaîne  » nationale  » de télévision algérienne. Aujourd’hui, il y en a trois, toutes en langue arabe et aucune n’existe en tamazight. C’est donc l’arabité qui a progressé. Si vous voulez d’autres preuves et d’autres exemples, je noircirais des pages d’interviews de cas récents démontrant l’inverse de ce que vous affirmez par votre question. Bouteflika n’arrête pas d’insulter l’amazighité en matraquant à longueur de discours qu’ » heureusement que l’Islam nous a arabisés!  » Il vit notre amazighité comme une tare !

Vous savez, nous les Amazighs sommes les enfants du soleil. Tout artifice visant à nous cacher la vérité n’est à nos yeux qu’un vulgaire tamis contre l’astre flamboyant.

L’idéal est toujours là, bien qu’aujourd’hui après en avoir fait le tour et touché les limites, nous en ayons dépassé le cadre strictement identitaire et linguistique, le cadre culturel. Une langue ne disposant pas d’un État à son service exclusif est condamnée à subir l’oppression de celui contre lequel elle essaie de s’affirmer. L’État algérien est l’État de la langue arabe et non celui de la langue amazighe. Par conséquent, sa mission est de valoriser la première et de combattre la seconde. Seule une autonomie régionale, de la Kabylie entre autres, est en mesure de réaliser l’idéal amazigh. Le combat que nous menons aujourd’hui prolonge et clarifie celui d’hier, celui d’avril 1980.

Après 28 ans de lutte identitaire en particulier et des libertés démocratiques en général, pouvez-vous nous en faire un bref récit?

28 ans de répression laissent dans nos chairs et nos regards autant de dégâts et de tristesse qu’une guerre de dix ans. Et ce n’est pas encore fini. Bien des épreuves nous attendent, de la part d’un régime politique dont les tenants sont aussi incompétents qu’irresponsables du fait de l’emprise qu’exerce sur eux l’idéologie arabo-islamiste.

De 1980 à 1985, la Kabylie avait enregistré 37 fois le déplacement de troupes pour faire face à des manifestations, des grèves ou des meetings en faveur de l’amazighité. Des milliers d’arrestations, des centaines d’assassinats depuis Mecili à mon fils en passant par Matoub et les 126 martyrs du Printemps noir, des tortures, des insultes officielles quotidiennes, depuis 28 ans, contre nous dans la bouche des plus hauts dirigeants de l’État et dans tous les médias publics et ceux d’entre les privés qui sont hostiles à l’amazighité, depuis la  » démocratisation  » de 1989. Ni les marches monstres dans les rues d’Alger, de Vgayet, de Tuvirett ou de Tizi-Ouzou, ni le boycott scolaire 1994-1995, ni le séminaire d’Yakouren en août 1980, ni la plate-forme d’El-Kseur de juin 2001, mais déjà enterrée, n’ont été entendus. L’Algérie est restée sourde à toute revendication émanant de la Kabylie et il est fort à parier qu’elle le restera pour très longtemps.

Quel témoignage pouvez-vous aussi nous apporter ou nous faire sur l’état de ces idéaux actuellement?

La situation actuelle est dramatique. L’incapacité de la classe politique kabyle à tenir ses engagements électoraux en matière d’identité et de langue a entraîné une désaffection du champ politique et une méfiance à l’encontre de n’importe quel discours. Quand on envoie des hommes au Sénat ou au Parlement pour imposer tamazight et finissent par se mettre à prendre des cours d’arabe tout en oubliant celle pour laquelle nous leur avons accordé notre confiance, il y a de quoi être désabusé pour de bon. La poursuite de carrières personnelles et d’intérêts privés a eu raison de l’idéal commun. C’est ce qui explique, entre autres, la récupération du terrain, de plus en plus visible, par un islamisme intolérant et rampant en Kabylie. Les chefs politiques kabyles ont trahi. Reconstruire une confiance et un rêve commun, ce à quoi nous nous attelons, est une œuvre ardue, mais à notre portée.

La maigre moisson faite d’un HCA perverti, d’un alinéa méprisé ajouté du bout des lèvres à la Constitution du pays, et d’un enseignement au rabais de tamazight dont 96 % se fait en Kabylie, a été la résultante de l’action de la rue plus que celle des hommes politiques. Il y a un déphasage énorme entre la classe politique censée porter cet idéal de 1980, mais qui s’occupe de sa carrière, et la rue kabyle qui reste, malgré toutes les trahisons, attachée à son identité, sa langue et sa culture. Chaque Kabyle a compris aujourd’hui que seule l’option d’une autonomie régionale que propose le MAK est en mesure de lui rendre dignité et sourire.

Propos recueillis par Nabila Belbachir

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