« L’Histoire réparera… l’Histoire ! »

La Dépêche de Kabylie : le tort de l’histoire est la conséquence de l’entêtement du politique à faire aboutir un projet « insensé » mené par le militaire. Le regard rétrospectif de l’un et de l’autre peut-il évoluer, changer avec le temps ?

Antoine Garapon : Oui, oui, je pense absolument que le regard peut changer avec le temps, et ce qui est en train de se passer aujourd’hui, c’est précisément un changement de regard. Jusqu’ici, nous avions une histoire qui est majoritairement écrite par les vainqueurs ; par les Etats ou par les militaires, et ce à quoi nous assistons ; c’est à une histoire écrite par les victimes. Il n’y a jamais une victime, il y a des victimes et donc l’enjeu aujourd’hui est de pouvoir confronter pacifiquement des mémoires. Prenons pour exemple la fédération entre la France et l’Algérie et entre la France et l’Allemagne ; c’est-à- dire percevoir l’histoire à partir de ceux qui en ont souffert et pas ceux qui s’en estiment vainqueurs.

La justice pénale internationale a-t-elle, jusque-là, réussi à faire accoucher les démons de l’histoire et exorciser les esprits ?

Il est très utile de répondre à cette question, je dirai que ses réalisations sont très modestes aujourd’hui. Quand on voit l’exemple du procès de Nuremberg, il n’a pas produit beaucoup de pacification des esprits en 1945 or, il est devenu aujourd’hui dans les rapports entre l’Allemagne, la France et les Etats-Unis une référence majeure. En d’autres termes, je pense que la justice pénale internationale a exorcisé les démons qui ont traversé l’histoire des peuples. Elle contribue, et n’est pas le seul instrument pour atteindre cet objectif. C’est un instrument parmi d’autres, il faut s’efforcer de la faire vivre.

Les titres de vos trois ouvrages laissent croire que vous êtes convaincu que la Justice pénale internationale (JPI) ne peut être équitable, est- ce vrai… ?

Je pense que la justice est un travail continu ; c’est un effort. Bien sûr que la JPI a beaucoup de défauts. La question est de savoir qu’est-ce qu’on fait de ce constat ? Est-ce que ce constat doit justifier l’inaction ou est-ce qu’il doit nous inciter à être plus actifs pour une JPI? Moi, ma position, c’est la seconde ; en dépit de toutes ses difficultés et de ses résultats modestes, il me semble que c’est un projet qui est de nature à faire naître l’espoir pour les victimes et, au-delà, pour la paix, et c’est pour cela qu’elle justifie nos efforts.

Que peut panser comme blessure l’indemnisation à travers le temps ?

L’indemnisation ne remplacera jamais le tort ! En revanche, l’indemnisation peut contribuer à restaurer un niveau de vie matériel pour assurer un minimum de décence et elle est un signe, elle a la valeur d’un message d’attention aux victimes qui signifie : on s’estime responsable d’une partie- (!!!)-de ce qui vous arrive et on fait des efforts pour redresser cette situation.

L’histoire n’a-t-elle pas tendance à se répéter : Irak, plusieurs pays d’Afrique,…?

Je ne le pense pas, et j’en veux comme preuve le nombre de personnes qui sont victimes de violences politiques ou de la guerre. Aujourd’hui, nous avons cette guerre injuste et scandaleuse des Américains en Irak, on constate que les Américains le payent cher en termes de crédit international, aussi les conflits sont de moins en moins meurtriers ; plus exactement l’opinion se scandalise des victimes des conflits de guerre, donc, dans ce sens-là, je dirai que l’histoire ne se répète pas ; quoiqu’elle demeure mais la vigilance à l’égard de cette violence est plus grande.

Que peuvent apporter les politiques des deux rives, de nos jours concernant l’Algérie et la France, pour dépassionner l’histoire et permettre un processus d’amitié entre les deux peuples ?

Je pense, en ce qui me concerne, qu’il ne faut pas tout attendre des politiques ; ils sont trop sujets à des influences qui n’ont rien à voir avec la justice et la paix, qui sont des questions stratégiques ou internes. Moi, je pense que les sociétés civiles des deux pays doivent être capables de voir, de revoir cette période de l’histoire, de leur relation en vue de les dépasser. Il me semble que s’est le futur qui règle les brûlures du passé. Ce sont les sociétés civiles, plus que les gouvernements, et c’est le fait d’accepter qu’encore une fois, il n’y a pas que des mémoires algériennes et des mémoires françaises, qui sont, par ailleurs, très complexes et plus refoulées ou qui sont au contraire surexposées et au-dessus de tous. Il y a les historiens qui, eux, apportent des faits et sont dans leur travail exigeants intellectuellement.

La mondialisation et la régionalisation ne font-elles pas, dans ce cas, dans la restriction, par la mise en avant des intérêts économiques, militaires ?

Les intérêts économiques et militaires existent bien sûr, mais on ne peut pas faire d’économie, pas plus qu’on ne peut pas faire de politique, de force, sans considérer les sociétés civiles. Donc, il me semble qu’on ne peut sortir des crises économiques qui s’annoncent par un surcroît de politique, aussi bien de la part des pays riches que des pays en voie de développement ; c’est-à-dire que je crois en la politique entre Etats et c’est la seule manière de s’inscrire dans l’histoire et, aussi une manière de réaliser la justice.

Enfin, peut-on réparer les torts de l’histoire… comment, quelle est l’alternative dans le cas de l’Algérie et de la France ?

Moi, ce que je rêve dans les rapports entre l’Algérie et la France, c’est une reconnaissance mutuelle. Tant que l’Algérie sera maintenue dans la logique qu’elle est seule victime, que le préjudice de la colonisation est irréparable ; elle attend quelque chose que les Français ne peuvent pas lui donner car, c’est une manière de concentrer sur la France l’ensemble de ses problèmes. Il me semble que la communauté émigrée en France, qui est aujourd’hui française à part entière, oblige les Français à regarder quel est leur système politique, à regarder leur démocratie et à considérer les manières de les moderniser… Ce que nous pouvons échanger c’est, à la fois, notre pardon et notre volonté de construire des rapports nouveaux… L’Histoire réparera l’Histoire !

Propos recueillis par K. A.