Il frise les 70 ans. Sa gandoura bleue couvre un corps malmené par l’errance. Sa barbe blanche négligée et ses yeux presque impénétrables et sans expression témoignent de la « déconnexion » du vieil homme avec notre époque. Cheikh Ahmed, car c’est ainsi qu’il veut qu’on l’appelle, ne parle pas. Pas beaucoup. Par contre, il sourit qu’après avoir exécuté avec sa « guesba » (flûte) un air de Aissa El Djermouni. Le Cheikh est à Bouira depuis près d’une semaine. Il ne fait que marcher et souffler dans sa guesba, puis marcher et souffler dans sa guesba. L’instrument à vent et une canne de roseau sont les seuls trésors en sa possession. Zighout Youcef est son quartier préféré à Bouira. Il y trouve sûrement son compte : l’espace et un « public » reconnaissant. C’est là que nous l’avions rencontré. Nous essayons d’engager une discussion avec lui. Cela n’a pas été facile. L’homme est peut être méfiant ou, tout simplement, à son âge, dire n’a plus de sens. Nous réussissons, cependant à savoir que le « gsasbi » (le flûtiste) est originaire de Annaba. Mais cela, il nous le dit, en donnant l’impression de ne pas y accorder de l’importance. En fait, le vieil homme n’a pas de port d’attache. L’espace n’a pas d’emprise sur lui et le temps semble l’ennuyer. Aujourd’hui, il est à Bouira, demain il sera peut être à M’sila. Nous lui demandons s’il vit de sa « guesba » dans les souks. Cheikh Ahmed n’aime pas notre question. Il nous répond : « la guesba m’appartient ! »
T. O. A
