Le Canard Enchaîné, Paris Match et nous

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Dix soldats français des Forces internationales ont été tués il y a une semaine en Afghanistan dans une embuscade tendue par les Talibans. Au-delà de l’émotion suscitée dans leur pays d’origine et de l’hommage solennelle qui leur a été rendu, l’opposition de gauche a fait son travail d’opposant et la droite aux affaires a défendu ses options. La polémique a tourné court, avant que le Canard Enchaîné ne vienne mettre son grain de sel en apportant une tout autre version des circonstances dans lesquelles les soldats français ont perdu la vie. Selon l’hebdomadaire satirique, l’interprète afghan de la troupe française aurait disparu bien avant la sortie de reconnaissance pour aller en informer les Talibans, et les soldats auraient été capturés vivants et certains d’entre eux auraient même été torturés avant leur exécution. Sans polémiquer, sans vouer aux gémonies ce journal empêcheur de tourner en rond, le ministre de la Défense a démenti ces informations avec sérénité et conviction. Mais la version du Canard étant tout à fait vraisemblable et le journal n’étant pas réputé pour publier n’importe quoi, les choses vont se calmer. L’opinion publique a apprécié sans s’enflammer et l’opposition n’a pas vu en quoi ça pourrait changer quelque chose. les familles des soldats et leurs collègues du corps, qui auraient pu être touchés dans leur amour-propre du fait que la version du Canard suggérait que les militaires français ne se sont pas battus, ont observé une retenue toute de dignité. Sourcée, précise et plausible, l’information, en dépit de sa nature délicate, n’a donc pas choqué outre mesure. Ce n’est pas le cas de Paris Match qui a réagi après coup en envoyant une équipe sur les traces des bourreaux des soldats français. Et tout ce que ce duo composé d’un journaliste et une photographe a trouvé c’est une parade de Talibans avec le butin de l’opération. Armes, tenues et effets personnels des soldats français tués. Mais il n’y a pas que la parade. Les Talibans ont délivré un message que l’équipe de “Match” était toute fière de rapporter : “les soldats français ont intérêt à quitter l’Afghanistan avant la fin de Ramadhan, sinon ils subiront le même sort.” Le choc est terrible et la réaction presque unanime. Paris Match a fait du voyeurisme professionnel sur la forme et servi de tribune de propagande aux Talibans sur le fond. Les réactions pleuvent et elles disent presque la même chose. La femme d’un général appelle sérieusement au boycott de ce journal et la classe politique, dans un remarquable consensus, exprime son dégoût. Mais par delà le choc ressenti et les considérations morales au demeurant compréhensibles, les réactions les plus lucides l’ont été sur le fond. Paris Match n’a apporté aucune information digne d’intérêt et il a été la caisse de résonance des Talibans. Belle et apaisée leçon d’éthique professionnelle à méditer. Chez nous, la presse a tellement reçu de coups qu’elle devient aujourd’hui intouchable, y compris quand elle dérape sur des sujets aussi sensibles que le terrorisme qui menace le pays jusque dans ses fondements. Un peu à la manière de “l’orphelin qui tyrannise le village”, pour reprendre une bonne vieille expression kabyle, elle réunit autour d’elle un douteux consensus qui la dispense d’un débat pourtant très utile. Cela va d’une opinion sincèrement jalouse de sa liberté au politique sans conviction mais qui sait ce que ça lui en coûterait de se situer en dehors de la mêlée. Il en est jusqu’au chef du gouvernement qui s’est cru récemment obligé de préciser que sa remarque critique envers la presse n’était pas une menace. C’est que les mesures, il y en a eu et il y en aura encore. Pour beaucoup moins que ça. Les remarques sincèrement critiques, quand il y en a eu, n’ont eu d’écho que chez les vierges effarouchées.

Pourtant le GSPC ne manque pas de tribunes. Et tous les jours.

S. L.

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