Le foot des affamés

« Le football est un sport qui se joue à onze contre onze, la nuit, sur du gazon et où l’Allemagne gagne toujours.  » L’auteur de cette définition, toute en finesse du sport le plus populaire dans le monde a peut-être oublié d’ajouter que ce sport se joue aussi le ventre plein. S’il n’y a pas pensé, c’est sans doute parce que c’est encore plus évident que les évidences contenues dans sa célèbre formule. Il peut aujourd’hui modifier cette dernière sans l’allonger. l’Allemagne ne gagne plus toujours et on joue de plus en plus au foot le ventre creux, ce qui se répercute négativement sur le spectacle et plus grave, menace sérieusement la santé, voire la vie de beaucoup de joueurs. En Algérie, ce sport ne se joue ni la nuit ni sur du gazon et on n’affronte presque jamais l’Allemagne. Et comme si ce n’était pas suffisant, on nous explique maintenant, contre toute logique scientifique, qu’on peut très bien pratiquer ce sport qui requiert tant d’efforts à jeûn, au beau milieu de l’après-midi, par une canicule d’enfer. Le plus grave est que des fetwas « scientifiques » reviennent à l’orée de chaque ramadhans sportifs nous expliquer, arguments médicaux à l’appui que le métabolisme du sportif peut s’y adapter. Pour ce faire, ils donnent même de sombres recettes de diététique et de méthode d’entraînement qui auraient la vertu de permettre une pratique « sans problème.  » Mieux -c’est-à-dire pire- ces recettes pourraient même améliorer la performance physique et technique conséquemment technique de nos footballeurs. Distillées par des médecins militants qui savent que leurs thèses ne risquent pas d’être confrontées à de fermes contradictions. Et pour cause, ce n’est pas sur leur fiabilité scientifique qu’ils comptent pour que l’environnement sportif national les adoptent. Ils savent le complaisance et la résignation de la société du football. Ils savent la lâcheté intellectuelle de ceux qui sont censés leur porter la contradiction. Alors, pour les besoins de la cause, ils trichent sur la science tout en étant rassurés sur le résultat. Les approximations ou plutôt les aberrations scientifiques quand elles sont solidement protégées par les gilets pare-balles du dogme religieux n’ont aucune raison de ne pas être déclamées comme des certitudes. Alors, que quelques médecins fassent de la résistance en expliquant par A + B les risques certains d’hypoglycémie juqu’au coma mortel, de déshydratation ou d’hypertermie maligne aux conséquences cardiovasculaires souvent mortelles ne changera à l’évidence pas grand-chose.

Le football, le ventre creux et la gorge sèche continuera à se pratiquer chez nous tant que la science demeurera un canif face au char blindé de l’orthodoxie religieuse. Nordine Saâdi, un entraîneur qui émerge du lot par sa rigueur scientifique et son franc-parler, déclarait dernièrement à la radio que tous ses collègues algériens savent très bien que l’effort exigé par les entraînements et les matches de foot est incompatible avec le jeûne et qu’il y a « trop d’hypocrisie » chez les techniciens et les gestionnaires du football sur la question.

Au point où en sont les choses, la déclaration est osée, mais elle ne va pas au fond des choses puisque M. Saâdi préconise seulement qu’on joue en nocturne. Ce qu’un médecin spécialiste qui fait partie du cercle très restreint des résistants considère comme inutile parce qu’en jeûnant, c’est tout l’équilibre du corps qui est mis à mal et jouer le soir n’y change pas grand-chose. Mais comme il est plus confortable d’écouter les diseuses de bonne aventure médicale que les empêcheurs de tourner en rond, le football pour affamés et déshydratés à encore de beaux jours devant lui. Avec sa médiocrité et surtout ses périls.

S. L.

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