Quelles voies pour le professionnalisme ?

Hormis les comités de lecture ad-hoc, dont on ignore souvent l’envergure et la composition, le processus de lecture critique- via la presse, l’Université ou une quelconque instance reconnue en la matière- demeure souvent le grand absent. Ce processus qui permet, sous d’autres cieux, de faire apparaître, en dehors bien sûr de la promotion publicitaire, au grand jour les écrits littéraires (poésie, roman, théâtre, nouvelle,…) reste à inventer chez nous. À de rares exceptions- à l’image du roman en tamazight de Tahar Ould Amar intitulé Bururu et ayant décroché le prix Apulée de la BN après que des critiques et des journalistes eurent réalisé un travail de lecture et d’analyse à son sujet-, les prix littéraires ont paradoxalement tendance à précéder le travail de critique.

Aujourd’hui, et devant l’absence d’instances académiques idoines et de revues spécialisées en critique littéraire, le flux des productions livresques ne rencontre pas un filtre qui puisse conduire à une décantation basée uniquement sur la valeur intrinsèque de l’ouvrage selon des canons esthétiques et qualitatifs établis d’après les spécificités culturelles du pays et les valeurs de la culture universelle.

La presse écrite, sans prétendre remplacer les structures et les instances inhérentes à ce genre d’activité, peut aider à une meilleure lisibilité de la production littéraire, à une didactique de la lecture.

La profusion des écrits littéraires, même si elle peut renseigner d’une manière approchée sur l’état de ‘’santé culturelle » d’un pays, ne peut s’inscrire dans la durée de l’histoire littéraire que par un travail de sélection, de classification et de promotion des œuvres. Il est tout à fait évident qu’un premier travail d’ ‘’élagage » s’effectue par une sorte de décantation naturelle qui fait émerger le ‘’bon goût » du moment, selon l’expression classique. Cependant, une intervention de l’élite intellectuelle composée d’universitaires et d’hommes de culture, permet de baliser les idées, de consacrer des tendances et, souvent, de faire émerger des courants.

Cette intervention, généralement non institutionnalisée, se fait dans le monde moderne par le moyen de la presse écrite, de la radio, de la télévision, des colloques et des écrits universitaires.

Ce que l’on nomme tout simplement la critique littéraire a une fonction culturelle, idéologique et esthétique certaine. Son

histoire-même si elle remonte sur le plan formel aux heures de gloire de la renaissance littéraire européenne-, ne se confond pas toujours avec l’histoire de la création littéraire elle-même. Des décalages temporels, parfois considérables, séparent l’œuvre de son analyse critique.

L’un des plus prestigieux critiques littéraires du 19e siècle, Sainte-Beuve, avait, dans ses deux ouvrages intitulés Portraits et Causeries du lundi, assis une méthode toute classique de l’analyse des œuvres littéraires de son époque et des créations plus anciennes. Taraudé par le destin du classicisme et l’agitation du romantisme, il conclut que le premier a valeur de consentement et le second d’inquiétude devant le siècle. Dans une critique acerbe de Lamartine, Sainte-Beuve renie le courant romantique, lequel, dit-il, ne sied qu’à la jeunesse.

Les nouveaux outils de la critique

Albert Thibaudet rappelle que la naissance de la corporation critique a lieu en fonction de celle de deux autres corporations, inexistantes avant le 19e siècle, celle des professeurs et celle des journalistes. Dans son ouvrage intitulé Physiologie de la Critique (1930), il distingue trois niveaux de critique : « La critique des honnêtes gens, ou critique spontanée, est faite par le public lui-même, ou plutôt par la partie éclairée du public et par des interprètes immédiats. La critique des professionnels est faite par des spécialistes dont le métier est de lire des livres, de tirer de ces livres une certaine doctrine commune, d’établir entre les livres de tous les temps et de tous les lieux une espèce de société. La critique des artistes est faite par les écrivains eux-mêmes, lorsqu’ils réfléchissent sur leur art, considèrent dans l’atelier même ces œuvres que la critique des honnêtes gens voit dans les salons et que la critique professionnelle examine, discute, même restaure, dans les musées.  »

Une intéressante histoire de la critique nous est offerte par le prestigieux ouvrage de Roger Fayolle intitulé La Critique (1964). L’auteur y retrace l’histoire de cette discipline et replace certains célèbres critiques (Sartre, Max-Pol Fouchet, Maurice Nadeau, Pierre-Henri Simon,…) dans les rôles qui sont les leurs.

En son temps déjà, Albert Thibaudet a distingué une critique qui évalue et apprécie- pour abaisser ou pour exalter- et une critique qui scrute et mesure, pour mieux connaître. Selon les termes de Roland Barthes, on peut parler de critique de ‘’lancée » et critique de structure.

Quels que soient les supports matériels de l’expression de la critique (revues, journaux,TV, ouvrages universitaires) et malgré la différence de niveau pédagogique qui les caractérise, la critique littéraire a fini par constituer une discipline à part entière, presque un corps de métier dont les sources et les ressources philosophiques se sont grandement diversifiées au cours de la deuxième moitié du 20e siècle. Structuralisme, psychanalyse, sociologie sont quelques unes des disciplines extérieures auxquelles a fait appel la critique littéraire.

L’expression ‘’nouvelle critique » désigne moins une école qu’une tendance commune, ‘’un même type de recherche qui choisit de privilégier l’œuvre, non pas à la façon d’un sanctuaire dont on se tient à distance par impuissance ou par respect, mais comme le lieu même de l’enquête ou, à tout le moins, son point de départ obligé », selon ‘’La Littérature en France de 1945 à 1968″ (Bordas, 1982).

Cette nouvelle tendance puise dans la linguistique, la psychanalyse et dans le marxisme (à l’exemple de Lucien Goldman).

Jacques Lacan, Roland Barthes, Marthe Robert, Tzvetan Todorov, Gerard Genette, Julia Kristeva,…sont autant d’analystes qui ont donné à la critique littéraire un souffle et un horizon nouveaux qui l’amène à appréhender les œuvres littéraires sous le regard des sciences humaines aussi diversifiées que la sémiologie, l’histoire, la psychanalyse, la sociologie,…etc. En Algérie, des efforts méritoires ont été déployés par des individus ou des équipes de chercheurs pour décrypter avec des moyens modernes les œuvres littéraires algériennes. Pendant les années 80, Dalila Morsly, Christiane Achour, Beidha Chikhi, Boualem Souibès, Zineb Ali Benali, Denise Louanchi, Nadjet Khedda, Mourad Yellès Chaouche, etc. ont initié des travaux de critique littéraire relatifs aux textes de Mohamed Dib, Kateb Yacine, Mouloud Feraoun, Assia Djebar … C’est un véritable capital en matière d’investigation et de recherche universitaires qui permet de situer les œuvres littéraires algériennes dans le contexte de l’imaginaire national, de l’inconscient collectif et de la psychologie individuelle.

La revue Kalim, qui était éditée par l’OPU (Office des publications universitaires), était une véritable tribune de recherche et de critique littéraire. Nous pouvons apprécier déjà des titres d’études comme : Le mythe de la ville nouvelle’ dans le discours utopique dibien, Structures du récit dans Cours sur la rive sauvage, Nedjma : Quête d’identité et découverte d’altérité et Loin de Nedjma : de la locution à la fiction poétique.

Nous pouvons, néanmoins, nous poser la question de savoir quel est le rôle de la critique littéraire dans un pays où l’acte de lecture n’est pas consacré comme principe de formation et de culture et où l’enseignement de la littérature est réduit à la portion congrue. Comme le souligne Antoine Compagnon, professeur à l’université de Columbia, ‘’la critique littéraire est inséparable de l’enseignement de la littérature. Elle sert à légitimer cet enseignement et elle fournit des pédagogies. Elle permet de parler de la littérature autrement que par jugements de valeur. Elle est dépendante de la littérature comme institution scolaire ».

Amar Naït Messaoud