Loin des restaurants huppés, loin des salles de fêtes aux couleurs rayonnantes des grandes villes, des jeunes dont la moyenne d’âge ne dépasse pas les 25 ans, préparent leur fête de fin d’année. Comme, pour marquer cet événement que toute la planète célèbre ce soir, ces jeunes se mettent de la partie pour dire adieu à une année qui n’était en réalité, faut-il le préciser, qu’un laps de temps vécu dans la morosité, la passivité et parfois l’angoisse et l’ennui. Ces jeunes, qui vont festoyer avec les moyens rudimentaires dont ils disposent, accueilleront, nous ne saurons avec quel état d’esprit, une nouvelle année, qui s’annonce, fatalement, copie conforme de la précédente, avec son lot, inévitable, d’aléas, de dénuement et d’horizons obscurs.
Aux quatre coins de la Kabylie, le Réveillon suscite des envies. D’ores et déjà, des groupuscules de jeunes s’affairent à le préparer. Entre amis, copains, même réunis pour la circonstance, le temps est aux préparatifs. «Nous allons passer une soirée entre amis», informent deux jeunes rencontrés à Tizi Ouzou, et de préciser qu’après avoir énumérer les besoins de la fête en argent, «chacun doit participer avec
1200 DA». Questionnés sur la nature leurs achats, ces jeunes répondent et d’une manière directe qu’une partie de cette «cagnotte» ira «à la boisson alcoolisée». Comme une brimade, ces jeunes considèrent, indistinctement, que rester conscient «quand on compte des années de moins de notre malheureuse vie c’est triste», lança, inopportunément l’un deux, visiblement marqué amèrement par cette année qui tire, désormais sa révérence. Les mêmes schémas et procédés sont identiques partout ailleurs. Les plus aisés d’entre ces jeunes marqués par le fer de la disette sociale et d’envies contrariées, s’impatientent déjà.
«Le mercredi toute l’humanité sera en état d’ébriété», lança à notre adresse Kamel, étudiant à Vgayet. Sans omettre de rappeler que le Nouvel An amazigh, Yennayer, sera aussi fêté, il ajoute que «les jeunes ne peuvent pas rester en rade de cette fête. »
Une folle envie pour Kamel de dire, ensuite que, «cette fête réunira toute la planète afin de dire, ensemble «bye bye» à une année dont les séquelles resteront vivantes pour longtemps», allusion faite à la récession économique qui ruine les économies mondiales. Pour cet étudiant en sociologie à l’université Abderahmane-Mira de la ville des Hammadites, «le manque de moyens est un grand handicap. » Mais cela n’empêche pas, selon lui, «les jeunes de faire la fête», et de préciser que ces moments permettent aux jeunes, «d’oublier les dures conditions de vie dont lesquelles ils pataugent». Son ami, Mohand, un autre étudiant aux accents berbéristes, donne un avis différent. Pour lui, le mercredi soir sera une journée comme les autres. «Je ne vais pas fêter le premier jour du calendrier grégorien, mais le Nouvel An amazigh, donc le 12 janvier», précise-t-il avec des intonations empreintes de dédain envers ceux qui s’inscrivent dans toutes les sauces civilisationnelles, comme il l’indique par ailleurs.
Fête du Nouvel An, Fête et ambiance «en cachette»
Les salles de fêtes, de spectacles… étant un rêve utopique dans la région et même dans tout le pays, ces jeunes improvisent ces rencontres festives envers et contre tout. «Nous allons passer la nuit dans les champs proches du village».
Loin des regards et des ouïes, parfois indélicats, des gens, des bandes juvéniles retirées régalent dans des baraques de fortune, des taudis pour foin.
Equipés d’instruments de musique, qui se réduisent à une guitare, un bonjo, une percussion ou dans le meilleur des cas à un luth ou violon, de jeunes musiciens marquent le Nouvel An par des notes de musiques, seule et unique voix de dire le «malheur» d’une jeunesse jetée en pâture à l’ignorance et aux rêves, généralement irréalisables dans un pays où songer à une vie meilleure est souvent chimère et mirage. Sur un autre volet, un groupe de jeunes que nous avons interrogés nous explique que loin des regards, une liberté d’action, de rire et de danser est assurée. «Nous n’allons pas faire du tapage nocturne avec nos instruments, nos joints et nos bières ?», fait remarquer l’un d’eux. A Michelet où nous avons observé une halte, en cette journée de marché hebdomadaire, l’affluence n’est pas à son apogée. Interrogé sur cette inhabituelle absence de gens au marché de la ville, Ali, vendeur de poulet au dessous de ce qu’on appelle dans la région «la dalle des trabendistes», il nous nargue d’abord de ses yeux «vermeil» à cause, sans doute du fait de se lever tôt, il a estimé que la fête de l’Aïd «n’a pas laissé une grande marge de manœuvre pour les gens». Il nous a précisé, d’autre part, que, «d’habitude je cédais le kilo de poulet à moins de 100 DA, mais cette année, il est trop cher pour plus des trois quart de la population avec pas moins de 200 DA le kilo». Il a ajouté que, «le manque de moyens financiers ne donne pas envie de faire la fête.
Assurer le minimum vital pour sa famille est, déjà un exploit. » Donc, il fallait bien «garder une poire pour la soif». Mais notre interlocuteur a indiqué que, malgré cette situation, «je passerai la nuit avec mes amis au sous-sol de la maison, puisque ma famille ne se réunira pas pour cette occasion. Ils étaient tous chez nous à l’occasion de l’Aïd. » A propos du motif de cette rencontre avec des amis en cette soirée, «pas comme les autres», Ali a estimé que, «c’est toujours bien de se réunir autour d’un bon plat et de quelques bières avec ses amis, histoire de marquer ce petit changement avec la décompression. »
Un client, un quadragénaire qui voulait s’immiscer dans la discussion entamée avec Ali a indiqué que, «l’essentiel est de marquer cet événement. » Pour lui, «le fait d’être entouré de sa famille pour une soirée radieuse est dès lors, cela de gagner, nonobstant les manques qui peuvent entacher la rencontre. » Par ailleurs, il a ajouté qu’il préfère rester chez lui. «J’évite de sortir en ce jour de fête collective. Tout le monde sera ivre et ce n’est pas forcément tous ces jeunes qui viennent s’amuser, il y aura ceux qui prendront quelques chopes ou même des bouteilles en plus». Un vieux qui l’accompagnait a souligné que partout ailleurs, la célébration de ces fêtes «est un moment de joie collective où tout le monde est invité à se détendre», mais, d’un air malaisé, il a regretté que, «nos jeunes s’adonnent à l’alcool et à la drogue». Comme réplique à Ali qui considère ces accusations comme «infondées du fait de ne pas laisser les jeunes faire ce qu’ils veulent», le vieux, qui semble vouloir «tailler une bavette», a estimé que, même si la majorité des jeunes ne sont pas visés par ces accusations, il n’en demeure pas moins, selon lui «que le phénomène de la drogue et de l’alcoolisme prennent des proportions dangereuses chez la gent juvénile». Il a ajouté, d’autre part que, leur choix de passer cette soirée en dehors des villes et villages «est un courage à saluer», mais le fait «d’entamer inconsciemment, une nouvelle année est un signe de mauvais augure. Les peuples qui célèbrent ces moment sont ceux qui ont produit, travaillé et sont sûrs d’affronter héroïquement ce qui les attend».
S’enivrer à Tizi et rêver de Paris
«C’est la fête de la jeunesse du monde entier. Aux USA, à Paris, à Gaza ou à Tripoli, tous les jeunes se mettront de la partie», résume, avec un sourire narquois Syphax, sa conception. Tout comme les autres jeunes qui occupaient la placette «des Martyrs» à Larbaâ Nath Iraten, aux côtés de la statut dédiée aux martyrs du Printemps noir, Syphax et ses amis estiment que, «même si les choses ne vont pas changer, nous tenons vraiment à marquer cet événement. » Apostrophé sur la finalité de tout ce «charivari» auquel ils se préparent, Arezki, son copain considère, tout en mesurant ses paroles que, «rien ne va, donc laissant pisser les mérinos. »
Une citation française indiquant «laisser faire, laisser aller les choses. » Poursuivant son raisonnement, Arezki tente de politiser l’événement en indiquant de ne pas «s’inscrire dans tout ce que les islamistes prônent comme dates de célébrations et comportements sociétaux. Mon raisonnement s’inscrit avec celui des nations développées mais jamais avec ceux qui veulent nous remettre dans les siècles de l’ignorance». Pour conclure la discussion, un troisième qui a refusé de donner même son prénom, a souligné que, «je vais me saouler la gueule comme les jeunes de mon âge à Paris ou à Londres. C’est une occasion de vivre au moins, une soirée comme eux. »
«Essuyer les plâtres» d’une situation pas souvent agréable, ces jeunes s’essaient à toutes les aventures et mêmes, parfois, des mésaventures. Ces jeunes désoeuvrés qui prennent refuge dans les cafés maures, les places publiques ou dans les bars…, ne veulent pas voir passer l’année sans l’inscrire dans les mémoires. Les façons ne manquent pas pour autant. Malgré l’inertie, le dégoût, l’envie de vivre «son temps» perce comme un «quolibet» dans les oreilles des responsables d’un pays où la jeunesse veut, tout simplement …vivre !
Mohamed Mouloudj
