La perfection par le geste

Où sont passés nos chefs d’orchestre et nos musicologues ? Cette question mérite d’être posée, car plusieurs lecteurs se demandent pourquoi ces derniers ne parlent que peu ou jamais, que ce soit dans les journaux, à la radio, ou à la télévision…, leur contribution éventuelle, voire leurs conseils peuvent apporter un plus, à ne pas en douter à beaucoup de nos chanteurs et amateurs en matière musicale. Qu’on laisse donc considérer ce fait comme une sorte d’événement dans un pays où toutes disciplines confondues-littérature comprise-les artistes et assimilés semblent tant rechigner à troquer occasionnellement leur pinceau ou leur violon pour nous faire part de leurs projets ou de leurs fantasmes. Le silence de nos chefs d’orchestre touche en particulier notre musique, comme si la cohabitation (à la fois euphorique et douloureuse) avec les sons excluait toute autre forme de langage. C’est de toutes les manières, bien connu : Les peintres et les musiciens sont les moins « causants » des pathétiques et valeureux chevaliers de l’expression. En matière de direction d’orchestre, l’habit ne fait pas le moine et ne doit pas confondre chef de gare et chef d’orchestre. On devient musicien, mais on naît chef d’orchestre. Au concert, il est le seul à faire de la musique par des moyens exclusivement visuels, pour un œil incapable d’écouter. Le public qui se demande par quel miracle la musique qu’il écoute lui semble émaner du musicien qui parmi tous ceux qui jouent sur scène est le seul à rester silencieux. C’est pourquoi dans l’imagination du public, le chef tient lieu de sorcier, de comédien grimé ou d’imposteur gesticulant avec ses cheveux en bataille. A travers ces qualificatifs émanant du public, il doit être très musicien. Quels sont ses secrets ? C’est la partition qui fait le chef d’orchestre, car il relève du genre musicien interprète, il lit sa partition, c’est à dire il décide comment l’orchestre doit la jouer, tandis que les chanteurs ou les musiciens lisent et interprètent eux-mêmes. Le travail du chef consiste, à lire, à interpréter et exécuter. Sa faculté est un don « inné » de mémoire, d’attention, d’intelligence, d’entraînement, et surtout d’expérience. Beaucoup de musiciens ont une bonne oreille, mais chacun entend différemment. Le chef d’orchestre étudie sa partition, cherche à trouver le bon tempo (la bonne vitesse) et non pas la vitesse théorique (vitesse mesurable). Il travaille aussi le phrasé (les tons forts les tons levés, les crescendo « les pianos » etc…) le sens de la mesure, qu’elle soit de deux à douze temps… Dans les œuvres composées aux XIXe siècle, les différentes métriques sont rarismes. Par contre pour les compositeurs modernes, celles-ci sont plus délicates. Revenons à l’organe indispensable du chef : l’oreille. Il y a deux genres d’oreille. L’oreille absolue et l’oreille analytique. Avoir l’oreille absolue, c’est reconnaître n’importe quelle note, sans erreurs quelque soit l’instrument employé. Quant à l’oreille analytique, elle décompose sans se tromper n’importe quelle espèce de son. La pierre de touche pour juger la qualité d’un bon orchestre est, par voie de conséquence du chef, car, il n’y a pas de mauvais orchestres, il y’a de mauvais chefs. Comparons le au commandant d’un bateau « maître après Dieu », le capitaine commande mais le vent et les vagues commandent aussi car il y a toujours de l’imprévu. L’interprétation est plus souvent instinctive que constante, de même que l’interprétation collective. Pendant la répétition, le chef communique ses intentions par son geste, sa parole, son regard, son action. Le geste, seul élément visible, les fuyants tracés de la main et de la baguette à travers l’espace et la nature de ses gestes est continuellement double et ambigu, c’est à dire que les ordres explicites transmis par la baguette et le geste expressif de la main gauche. Les ordres consistent à donner les départs aux instruments, le style et le mouvement. Quant à la baguette, elle est destinée à prolonger le bras. Vue de côté, elle semble amplifier le geste du chef dont elle affermit la main, cependant que son poignet, son corps et son bras restent souples. L’énergie est canalisée vers les doigts. Il ne va pas sans dire que la plupart des chefs d’orchestre et musiciens sont encore des produits de hasard qui s’installent au pupitre sans se douter que l’art de conduire et de jouer, est celui qui réclame le plus de véritable sens musical et le plus de science à savoir, le plus de préparation, sans parler des difficultés spéciales indispensables au métier proprement dit. Sans doute, grâce à une longue pratique (et encore), finissent-ils par devenir des gens de métier habiles.

S. K. S.