n Par Amar Naït Messaoud
A la mi-mai, en l’espace de quelques jours, la température avait atteint le pinacle de la moyenne saisonnière. Et c’est le branle-bas de combat. Ce sont toutes les structures du secteur touristique, relayées par la presse, qui se démènent comme elles peuvent pour ‘’réussir » une opération qui s’apparente plutôt à une campagne, sans doute bien intentionnée et généreuse, mais qui ne pourra jamais faire office d’une politique touristique censée être supportée, assumée et mise en œuvre par les structures et institutions idoines, y compris les APC. Une vison intégrée, ouverte sur les autres saisons de l’année et assise sur des investissements appropriés ne peut faire l’économie d’une révision déchirante du schéma actuel du secteur touristique en Algérie. Théoriquement le Schéma national d’aménagement touristique (SNAT), élaboré au milieu des années 2000 et dont la vision s’étend à 2025, répond à toutes ces problématiques. Mais, la prise en charge de son schéma directeur n’a pas encore bénéficié de toutes les synergies où se trouveraient impliqués les pouvoirs publics, les élus, les Collectivités locales, les investisseurs et le monde associatif.
Le ministre de l’Environnement, de l’Aménagement du territoire et du Tourisme, Cherif Rahmani, fera le constat suivant en septembre 2007 : «Le tourisme a enregistré une croissance continue en dépit des risques de baisse d’activité auxquels il a été exposé, notamment à cause du terrorisme, de l’alerte sanitaire due à la grippe aviaire et de la hausse des prix du pétrole. Le tourisme est devenu une industrie qui concurrence les plus grandes industries mondiales en créant de la richesse et des postes d’emploi. C’est le miracle économique du 20e siècle et du début du 21e siècle».
Le contraste est, en tout cas, assez important entre la volonté affichée par les pouvoir publics, à commencer par le ministre en charge du secteur, de promouvoir le tourisme au rang d’une industrie comme cela s’entend sous d’autres latitudes, et les rafistolages de dernière minute auxquels se livrent les autorités locales pour assurer le ‘’service minimum » dans un domaine qui exige imagination, management et sens de la prospective. C’est ce à quoi renvoie l’ambition le SNAT.
Le manager du groupe hôtelier syrien Cham Palace, Ghassan El Aïdi, en visite de travail dans notre pays au cours de l’année dernière, a apparemment été séduit par ce Schéma d’aménagement conçu par les autorités algériennes. Il le qualifie de ‘’cohérent » et d’ ‘’encourageant ». L’autre investisseur arabe dans le domaine du tourisme, Mahmoud Zayed, président du groupe immobilier Sidar, passe aux choses concrètes en projetant un investissement de presque 3 milliards de dollars dans trois grandes infrastructures localisées à Zeralda, Boumerdès et Annaba.
Les pouvoirs publics ont arrêté, depuis 2007, une stratégie de développement du secteur touristique à l’horizon 2015. «Il y a un enjeu sur l’aménagement du territoire parce que les projets touristiques sont structurants ; un enjeu sur le plan de l’environnement, car le tourisme est vecteur de sensibilisation ; le troisième enjeu est l’insertion des produits touristiques dans l’espace des jeunes et qui permet aux gens de faire de leur potentiel une activité économique créatrice de richesses, et donc de fixer les populations là où elles sont», expliquait alors l’ancien ministre de tutelle, Nordine Moussa.
Le poids de l’héritage rentier
Avant son rattachement au ministère de l’Aménagement du territoire et de l’Environnement en été 2007, le secteur du tourisme a vu les premières esquisses de son futur plan se dessiner au cours des années 2005/2006 lorsque furent annoncés le schéma d’aménagement et les assises du secteur. Les actions prévues dans ce cadre n’ont pas eu toutes la chance d’être lancées hormis le début de formation de quelques guides touristiques et une certaine ‘’pression » du ministère de tutelle sur les établissements hôteliers pour se mettre à niveau et relever le défi de la modernisation des services.
Le spectacle qui s’offre aux observateurs et aux médias dès les premiers pics de température, c’est cette image du ministère et des municipalités des villes côtières- supposées balnéaires- s’affairent à ‘’préparer » l’arrivée de touristes sur les plages algériennes d’une façon peu adaptée aux ambitions d’un des secteurs les plus pourvoyeurs d’emplois et de richesses sous d’autres cieux, à commencer par les pays voisins. D’après les statistiques de l’Organisation mondiale du tourisme, il y a eu, en 2005, quelque 808 millions de touristes dont les dépenses sont évaluées à 623 milliards de dollars. A eux seuls, le Maroc et la Tunisie ont reçu près de 12 millions de touristes, tandis que l’Algérie en a reçu 1,444 millions dont les deux tiers représentent la communauté algérienne établie à l’étranger. Pour les spécialistes de la question, comme pour ceux qui suivent de près l’activité touristique dans notre pays, cette situation peu reluisante n’est guère étonnante. Elle traduit, en effet, l’état de déliquescence et de médiocrité dans lesquelles sont plongées les infrastructures touristiques et tout l’environnement supposé lui servir de support (routes, communications, transport, administration,…).
Certes, le pays sort d’une situation d’insécurité exceptionnelle qui s’est étalée sur une quinzaine d’année. L’absence de ressortissants étrangers (coopérants, investisseurs, journalistes ou touristes) dans le pays a été tel que certains enfants algériens, âgés aujourd’hui de 18 ans, n’ont pas encore rencontré ‘’physiquement » un Européen ou un Américain. La magie de la parabole a permis de suppléer, par procuration, à ce débile cloisonnement du 21e siècle. Néanmoins, la nécessité de l’ouverture économique a cependant fait venir en Algérie d’autres visages asiatiques par milliers, les Chinois en l’occurrence.
Même avant l’avènement du terrorisme, les autorités algériennes n’ont pas investi d’une façon conséquente dans ce qui est appelé ailleurs l’industrie touristique. Comme toutes les branches de l’économie, le secteur touristique a été étouffé par la mentalité rentière qui faisait valoir l’idée que, à la limité, on n’avait pas besoin de l’argent des touristes. Il s’ensuivit que même les conditions d’accueil- qui font partie de la culture et du savoir-vivre d’un pays- ont été altérées.
Certaines infrastructures publiques datant des années 1970 croulent aujourd’hui sous le poids de la bureaucratie, de la pléthore du personnel et du déficit flagrant en management. Les pouvoirs publics sont aujourd’hui acculés à les privatiser au moins partiellement.
D’après les chiffres du ministère, 90% du parc hôtelier existant (public et privé) sont en-deçà des normes internationales en matière de prestations. En tout, l’offre hôtelière ne dépasse pas les 81 000 lits avec les conditions que l’on connaît, à de rares exceptions. De plus, les prix pratiqués dans beaucoup d’établissements et qui sont largement disproportionnés par rapport à la qualité des prestations- souvent pour amortir les frais d’un personnel surnuméraire- fait fuir même les Algériens qui préfèrent des destinations comme la Tunisie.
Et puis, le tourisme est une activité nourrie en premier lieu par une ‘’matière première » qui s’appelle les sites : plages, musées, sites archéologiques, paysages (écotourisme), curiosités naturelles, stations thermales, produits du terroir, artisanat …etc. Sur ce plan aussi, notre pays accuse un immense retard pour mettre en valeur ces lieux, les rendre accessibles par l’installation des routes, de l’énergie et d’autres équipements spécifiques, et préserver l’équilibre et l’harmonie de l’environnement qui font l’authenticité et l’originalité de ces sites. Il s’agit, en effet, de réveiller et de revaloriser une activité qui peine à s’insérer dans l’ossature et le corps économique du pays.
La ‘’matière première » de l’industrie touristique
Si les touristes se déplacent ou ont l’intention de se déplacer dans un point quelconque du territoire national, c’est pour voir, admirer, connaître, apprécier un site naturel, historique, urbanistique ou culturel. C’est là le terrain primaire, le trésor immarcescible, l’appel envoûtant par lesquels le tourisme commence son activité.
Les maillons de la chaîne touristique peuvent ainsi se présenter- sans grande exhaustivité- dans trois segments solidaires qui se complètent : potentialités naturelles ou liées à l’histoire et à la culture d’une nation (qui exigent entretiens, réhabilitation et accompagnement logistique), les structures d’accueil (hôtellerie, instance chargées des circuits touristiques) et l’environnement économique qui conditionne les nouveaux investissements liés au secteur. L’absence ou la mauvaise prise en charge de l’un d’eux déteint immanquablement sur le reste et compromet l’ensemble de l’activité. Il s’agit d’abord de l’existence d’une matière première brute ou façonnée par les hommes. L’Algérie ne manque pas de sites naturels auxquels son relief, sa végétation et son climat ont donné des caractéristiques que beaucoup de pays ne possèdent que de façon partielle et parcellaire. Des 1200 km de côtes jusqu’au Parc du Hoggar-Tassili, toute une série de lieux exceptionnels attiraient jadis des centaines de milliers de touristes européens : les monts de l’Atlas, avec le Parc du Djurdjura, Chréa et les Babors. Les zones humides de Annaba et El Tarf (lacs Malah, Oubeira,…). L’Atlas saharien avec les cèdres et les villages des Aurès (Balcons du Ghoufi) et le Sud-ouest oranais (Brizina, la vallée de Oued Namous). Les vestiges historiques de Timgad, Djemila, Tebessa, Souk Ahras. Les diverses sources thermales dont Hammam Mekhoutine constitue un incomparable joyau. Les communautés humaines et les activités artisanales auxquelles elles s’adonnent constituaient aussi des objets de visites pour découvrir le tapis des Aït Hichem, la poterie d’Aït Khelili, le burnous de Nédroma, la vannerie de Bousaâda, les encorbellements de la Casbah, les palmeraies de Foughala et de Sidi Okba, le haïk m’ramma de Tlemcen et les cerises de Larbaâ Nath Iratène pour lesquelles une fête spéciale est dédiée chaque année. La partie Sud du pays offre un autre décor qui a subjugué déjà les premiers militaires français qui y ont installé les premiers forts (Fort Polygniac, Fort l’Allemand, Fort Flatters,…) et qui y ont fait les premiers levés topographiques. Le Parc national du Hoggar- Tassili est considéré comme étant le plus grand parc à ciel ouvert du monde. La mémoire algérienne protohistorique, l’âme indélébile du peuple berbère et les signes d’une civilisation avancée au milieu d’une terre aujourd’hui considérée peu hospitalière en tant que mer de sable, tous ces éléments, disons-nous, sont un témoignage que les touristes ajouteront aux éléments des autres cultures qu’ils ont pu voir et visiter sous d’autres cieux et dont l’ensemble constitue la culture universelle, celle de l’Homme sur terre.
Artisanat : quels horizons ?
Au début de l’année 2009, les présidents des Chambres de l’artisanat et des métiers au niveau national ont présenté un ensemble de propositions pour le ministère de l’Artisanat et de la Petite et Moyenne entreprise pour donner corps à la stratégie nationale conçue pour ce secteur à partir de 2010 jusqu’aux horizons 2025. A cette occasion, le président de la Chambre nationale de l’artisanat et des métiers, M. Messaoud Zaïd, a soutenu que ce secteur- dans le cas où des conditions matérielles, réglementaires et administratives lui sont garanties- pourra, à terme, générer quelque deux millions de postes d’emploi. À la tête de ces conditions administratives, le responsable de la Chambre nationale de l’artisanat, cite des décisions politiques qui devraient émaner de la présidence de la République.
Les problèmes auxquels est confronté ce secteur de l’économie sont connus à peu près de tous les acteurs qui y interviennent et sont inventoriés comme étant de véritables freins à la véritable promotion de l’artisanat. La cherté de la matière première, à commencer par l’or et le cuivre, constitue un handicap majeur. En suite, il a été fait état du poids de la fiscalité et des tarifs douaniers qui grèvent de leur poids l’essor du secteur. Cela se répercute directement sur le coût de production et sur la commercialisation qui n’arrive pas encore à se frayer un chemin d’autant plus que, autre épine sur cette voie, le commerce informel pour ces produits est aujourd’hui florissant. Dans la foulée de ses explications, M. Messaoud Zaïd propose la restructuration du Fonds national de l’artisanat et la révision de son mode de gestion pour en faire un fonds de soutien et de crédit. Dans le même sillage, il demande à ce que soit crée un ‘’pôle touristique » propre au secteur de l’artisanat dans chaque wilaya.
À l’occasion de la mise sur la table de tous les problèmes dont souffre le secteur, il a été aussi revendiqué une action d’information et de marketing de la part de nos représentations diplomatiques à l’étranger de façon à faire connaître et à promouvoir le produit du terroir algérien et son fabricant. C’est l’une des conditions essentielles pour pouvoir pénétrer les autres marchés du monde au sein desquels une concurrence féroce est engagée depuis longtemps.
Revaloriser les produits du terroir
Dans sa relation quotidienne avec l’administration, la corporation des artisans est, le moins que l’on puisse dire, insatisfaite. Ses membres jugent qu’il y a encore trop de bureaucratie. Ils font état de la non prise en considération par l’administration des propositions et recommandations du conseil national des Chambres d’artisanat et des métiers.
Il est vrai que le secteur de l’artisanat a fait une heureuse ‘’incursion » dans le domaine du développement rural par le truchement des PPDRI pilotés par le ministère de l’Agriculture. Dans ce cadre, des projets de proximité sont initiés sur la base de ce qui est appelé ‘’thème fédérateur » dont l’un des axes est les produits du terroir. Ces derniers s’égrènent sur une gamme fort variée allant des métiers les plus connus comme la tapisserie, la poterie et le tissage jusqu’à la vannerie, la sparterie, l’ébénisterie, la pierre taillée,…etc.
Avec la libéralisation du commerce extérieur et l’accroissement des recettes pétrolières, de nouveaux filons-qui ne représentent pas des cas d’urgence ou d’extrême nécessité- ont été investis par les importateurs. Sur ce point précis, l’économie nationale ne s’est pas encore totalement remise des errements qui ont valu l’asphyxie de plusieurs métiers par la faute d’importations inconsidérées d’objets traditionnellement fabriqués ou produits chez nous. L’Accord d’association avec l’Union européenne et la future accession de l’Algérie à l’OMC ne sont pas faits pour aider à la réhabilitation des anciens métiers ruraux ou populaires qui font partie de l’identité algérienne et qui représentaient naguère une véritable richesse nationale.
Nos marchés, en ville ou à la campagne, regorgent de gadgets et autres joujoux décoratifs provenant de l’importation. Il y a nécessairement ici matière à interrogations comme celle qui consiste à chercher pourquoi et comment des pays étrangers ont pu ‘’imposer » leurs marchandise chez nous. Ou bien encore : est-il normal qu’il n’y ait presque rien d’algérien qui puisse être exhibé, commercialisé et exporté dans le domaine de l’artisanat et du savoir-faire ancestral ? Sommes-nous démunis et perclus au point où nous sommes réduits –système rentier aidant- à de simples et dociles consommateurs de produits étrangers y compris dans le domaine de l’artisanat ? Il ne s’agit pas ici, loin s’en faut, de faire le procès de pièces culturelles venant de pays de grande civilisation, comme la Chine, ni d’incriminer l’esprit commercial qui anime leurs producteurs. Au contraire, c’est en estimant à sa juste valeur l’effort de création des peuples concernés, le système économique qui a permis ce genre de réussite et la culture ancestrale qui en constitue le substratum, que l’on ne peut que déplorer l’état dans lequel se trouve actuellement l’un des secteurs les plus symboliquement chargés de l’âme et de la personnalité algériennes, outre le fait qu’il est censé faire partie d’une des branches essentielles de l’économie.
Une jonction fertile : tourisme-artisanat -culture
Les louables et fragiles initiatives de quelques fabricants ou associations pour mettre à la disposition du public, ou à exposer dans certaines manifestations culturelles, les produits du terroir devraient interpeller les pouvoirs publics et tous les acteurs économiques sur les retards et les problèmes objectifs d’un secteur qui, partout dans le monde, est considéré comme le pendant naturel de l’activité touristique et l’expression matérielle de l’âme de la communauté.
Il est en tout cas incontestable que le premier mérite du maintien de ces activités- avec d’autres métiers connus ou modestement répandus sur le territoire national- et de la tenace volonté de les préserver et de les promouvoir, revient en premier lieu aux détenteurs du message ancestral, aux porteurs de valeurs sûres et immarcescibles de la culture de nos aïeux, aux mains magiques et pleines de dextérité. Ces hommes et ces femmes n’ont attendu, même s’ils sont organisés dans les Chambres d’artisanat et des métiers, n’ont réellement attendu aucune ‘’instruction » pour tisser le tapis et le burnous, mouler l’argent pour fabriquer fibules et broches ou bien encore malaxer la glaise pour en sortir amphores et écuelles.
Ce segment important, situé à la confluence de la culture et de l’économie, est censé être pris en charge par plusieurs départements ministériels à la fois : Tourisme, Agriculture, Culture, PME/PMI, direction de l’Action sociale, Intérieur,…etc.
Pour s’arrêter singulièrement sur le secteur touristique, celui-ci se trouve dans une période cruciale du développement du pays où il est sollicité pour participer à la diversification des recettes budgétaire et mettre fin à la mono-exportation en hydrocarbures qui étrangle le pays par l’épée de Damoclès qu’elle fait suspendre sur l’avenir immédiat et lointain de notre économie. À l’image de l’agriculture qui est considérée comme richesse permanente pour laquelle il y a lieu de tracer une stratégie et de mobiliser les moyens de développement pour en cueillir les fruits, l’activité touristique, telle que comprise par les pays dépourvus de ressources minières, est un secteur fécond de la richesse des sites et paysages du pays ainsi que de sa culture et de son artisanat. De ce fait, il devrait être considéré comme une ressource permanente qui ne demande que l’attention et l’intérêt des pouvoirs publics et du monde associatif.
La création d’emplois dont parle le président de la Chambre de l’artisanat et des métiers ne risque pas d’être une vue de l’esprit si tout l’intérêt que réclame ce secteur lui est accordé par les pouvoirs publics. Par la passerelle qu’il jette entre les secteurs du tourisme, de la culture et du monde de l’entreprise, l’artisanat est susceptible d’apporter une plus-value économique inestimable au pays, de jouer un rôle fondamental dans l’approfondissement de notre ancrage dans l’authenticité algérienne et de servir d’ambassadeur de la culture algérienne dans le monde.
Amar Naït Messaoud
iguerifri@yahoo. fr
