Un après-midi à Tikjda

En fait, non. La route semble même être boudée, tant qu’elle est écrasée par un soleil à vous faire cuire un œuf sur le capot. Ce n’est que vers 18 heures, si toutefois la chaleur baisse d’un cran, que le bitume devient relativement fréquentable.

Il était presque 12 heures en ce jour de semaine, quand nous avons embarqué pour Tikjda. Nous y avons été invités par le département de langue et culture amazighes qui venait de finir en apothéose ses journées d’étude. Nos hôtes avaient déjà embarqué à bord d’un minibus. Ils nous devançaient d’une bonne demi-heure.

Mais cela n’avait pas d’importance. Il ne s’agit pas de Formule 1 de Monté-Carlo. C’est plutôt Formule champêtre.

En cours de route, nous croisons essentiellement des fourgons.

De temps à autre, toutes vitres baissées et sous l’emprise d’une climatisation motorisée, un véhicule léger immatriculé hors wilaya « laisse du vent derrière nous ». L’idée d’arriver bientôt là où il fait frais à vivre, nous aide à supporter le aghamac (canicule). Mais cela n’est pas facile, d’autant que là où nous posons le regard l’épi et autres herbes jaunis donnent l’impression, par un curieux effet de suggestion, de délatter davantage le mercure. Cette fournaise nous rappelle un ami du journal qui un jour du mois d’août, il y a quelques années, trouvera cette image pour expliquer ce que lui fait endurer le soleil : «Bouira est la salle d’attente de l’enfer. » Dos d’âne (l’on se demande où est-ce que le génie linguistique populaire a trouvé ce concept pour désigner un ralentisseur) devant la caserne. Nous ralentissons (forcément !). Ce faisant, nous constatons que la gigantesque caserne se «reclôture».

Plus que quelques kilomètres avant d’arriver à Haïzer, le chef-lieu de la daïra.

Nous y serons dix minutes plus tard. Là aussi des dos d’âne. Traces de contestation sur le bitume. Mais cela n’étonne que les étrangers à la wilaya. Pour les autres, c’est plutôt un bitume clean qui les étonnerait. Prendre le bitume d’assaut pour un oui ou un non est devenu le sport national des Ath Meddour. La dernière prise d’assaut du goudron en date est motivée par la situation de confusion qui prévaut à l’APC. La même situation prévaut d’ailleurs toujours. Dommage de constater encore et toujours que généralement les élus des localités berbérophones continuent à « gérer le politique » au lieu de s’occuper de la gestion de leurs cités. Mais bon. Peut être un jour… Avant de laisser derrière nous la capitale des Ath Meddour, nous nous approvisionnons en eau minérale. Cette eau ne gardera pas trop longtemps sa fraîcheur. Deux kilomètres plus loin, nous abordons la côte allant désormais crescendo. Nous ignorons, cette fois-ci, la route qui mène chez les majestueux Ath Oulbane. Nous y étions, la semaine d’avant. Nous nous y sommes rendus pour assister à la waâda honorant, au village Tagunits, Sidi Messaoud, la référence pieuse de la région dont le mausolée est toujours bien gardé depuis le douzième siècle. Tagunits est l’un des rares villages de la Kabylie de Bouira à garder les comportements sociologiques et une architecture que l’on retrouve en Haute Kabylie. Nous ne sommes plus très loin de Tikjda. La route est toujours déserte. Sur les accotements les débris de verres et autres canettes renseignent sur le passage des amateurs de aqbuc à ciel ouvert. Ces derniers ne tarderont pas à réoccuper les lieux. Ils arriveront à partir de 18 heures. Sans faire dans la moralisation, le grand reproche que nous faisons à « ces oiseaux qui se cachent pour partager l’absinthe de Proust dans la convivialité » est de laisser les débris derrière eux. L’environnement en prend un sacré coup ! Nous grimpons toujours. Nous arrivons à hauteur de la guérite surplombant à perte de vue la région. Les GLD y assurent la sécurité. A ce propos, ouvrons une parenthèse pour rappeler, contrairement à l’idée reçue, que peut-être la région de Tikjda est la région la mieux sécurisée de Bouira. Nous croisons quelques gardes communaux en patrouille. Nous les saluons et continuons notre route. Premiers sapins en vue. La température baisse sans avertir. L’agréable bouhriture, chaaah ! Enfin nous y sommes!

Barrage fixe pas loin du chalet de Benchérif. Le chalet en question appartenait, semble-t-il, à l’ancien ministre. Aujourd’hui, le chalet en question est devenu un restaurant géré par un privé. Les militaires et les gardes communaux du barrage nous saluent et nous font signe de passer. L’imposant Pin noir vous donne l’impression d’être dans une quelconque station helvétique. Mais vous ne tarderez pas à déchanter : le reste du décor, notamment celui planté par l’homme, vous fera changer d’impression. Nous appelons nos amis les universitaires pour savoir où ils se trouvent. Nous n’avions pas exclu l’idée qu’ils s’étaient rendus à Aswel. Une virée champêtre dans les environs de la Main du Juif serait bien, d’autant que parmi les invités de l’université de Bouira quelques-uns ne connaissent pas la région. En fait, non Aswel n’a pas été retenu sur leur feuille de route. Ils se trouvaient au complexe de la jeunesse et des sports. Nous allons les rejoindre, «à roues d’escargot» : les singes margots retiennent notre attention. Les pauvres primitifs longent le bitume en quête de quelques gaufrettes et autres pâtisseries que leur offrent les enfants. Les bambins ne sont toujours pas là. Quant à nous, nous n’avons rien à leur offrir, sinon l’eau minérale de toute à l’heure devenue imbuvable. De toute façon, l’eau n’intéresse pas les margots. Les humains les ont habitués à bouffer de l’industriel. Une bonne chose ? Pas sûr. Mais seuls les vétérinaires peuvent s’aventurer plus loin sur la question. Nous nous dirigeons vers le complexe de la jeunesse et des sports. « Le complexe de la jeunesse et des sports ! » L’appellation ne sied pas à la vocation touristique du site. A moins que…

Nous nous arrêtons près de la barrière. Le gardien nous cède le passage. Nous apercevons au loin le bus des isdawanen de Bejaïa, Tizi-ouzou et Bouira, mais pas une figure familière dans le parking.

Re-allô ! Au bout du fil, Mohemed Akli Salhi, nous apprend qu’ils sont à l’intérieur du resto de la jeunesse et des sports (encore cette appellation !). Nous rejoignons nos hôtes. Quelqu’un parmi le personnel assurant le service, sans doute le maître d’hôtel, nous invite à prendre place. Nous prenons place. Alloua, Ramdhane, Mahmoud et Samir (nous partageons la même table) dégustent déjà leurs entrées. Pas grand monde dans la salle, preuve s’il en faut que le tourisme, version « jeunesse et sports », ne fait pas salle comble. Le garçon de salle nous invite à patienter, le temps de nous servir. En attendant, notre salade variée, nous découvrons un décor fade, ringard. Du berbère, une ambiance aladine et, nous semble-t-il, une touche indienne se dégagent de ce qui est supposé être l’ambiance décorative. La grande salle est surplombée d’une scène rappelant bizarrement la décoration d’espace réservé aux orgies moyennes orientales. On nous sert nos salades. Eau minérale et soda sont déjà servis. Pour le reste, il faut attendre le… tourisme. Notre ami Allaoua fait signe à une jeune fille assurant le service.

– Je ne comprends pas le kabyle, lui répond la jeune fille qui soudainement perd son sourire.

– Tant pis pour vous, lui répond Allaoua en gardant le sourire.

En fait, Allaoua demandait s’il était possible de changer de musique. Eh oui, le client est roi ! On servira du Yasmina à Mass. Encore !, avions-nous cru entendre Mahmoud s’exclamer : « Il n’a eu droit, depuis qu’il a embarqué de Béjaïa, qu’à du Yasmina ». Nous quittons nos tables. Un bon café ne serait pas de refus. Direction terrasse de la cafétéria. Pas vraiment d’espace ombré. Le carré d’ombre que rend possible le mur de la cafétéria ne pouvait contenir tout le monde. Les plus accrocs à la caféïne et à la nicotine ne se feront pas prier pour prendre place au carré d’ombre. Mais en fait, la beauté du site a pour, beaucoup, fait passer le goût du café. Et flash par-ci et flash par-là ! Chacun tenait à avoir une preuve pelliculaire (plutôt numérique) de son passage à Tikjda. Le personnel de l’hôtel semble amusé par l’effervescence bon enfant des enseignants n tmazight. Il ne doivent pas avoir l’habitude de servir un si grand nombre de « touristes » à la fois. Un peu moins de quinze heures. Le soleil ne lâche toujours pas prise. Mais son effet est amorti par la bouhriture qu’imposent les hauteurs du Djurdjura. Le temps serait encore plus agréable, quelques petites heures plus loin. Seulement, la route attend les hôtes du département de langue et cultures amazighes, notamment Allaoua, Meksem et Mahmoud qui doivent rentrer, le soir-même, à Bgayet. Une véritable trotte à quatre roues ! Idem pour Mohand Akli, Sonia, Hassina, Samir et tous les invité(e)s venus de Tizi-Ouzou. Nous aussi, nous devrions être au bureau, avant que notre canard ne boucle : il fallait rendre compte des recommandations qui ont soldé les journées d’étude. Place à timamahin et « ce n’est qu’un au revoir ! » Il fallait bien que l’escapade à Tikjda prenne fin. Nous empruntons le chemin du retour. Nous ne grimpons plus. C’est la descente jusqu’à « la salle d’attente de l’enfer ». Le aghamache nous accompagnera jusqu’à Bouira.

Il y jouera même les prolongations, jusque vers vingt heures.

T. Ould Amar