Vers une meilleure prise en charge

Il s’ensuit que, pour ce deuxième volet, les actions ne peuvent pas se limiter au secteur agricole mais s’étendent à tous les secteurs censés aménager le territoire, installer les commodités de vie et créer de l’emploi. Dans le cadre des projets de proximité de développement rural intégré, les structures du ministère de tutelle chargées de la mise en œuvre de ce programme dans les différentes wilayas du pays ont, juste après la signature des contrats de performance en janvier dernier entre les wilayas et le ministère de l’Agriculture et du Développement rural, entamé les procédures d’acquisition de 10 000 unités d’élevage, unités où figurent le petit élevage familial (lapin domestique, apiculture), et les élevages ovins et bovins. Ce volet du programme du renouveau rural est confié, dans sa partie « mise en œuvre », aux conservations des forêts des wilayas lesquelles ont déjà eu à piloter les premiers projets de proximité à partir de 2003. Les résultats très intéressants obtenus avec ces premiers projets – particulièrement l’initiation d’un mouvement de retour des populations expatriées dans les villes vers leurs hameaux d’origine- et qui ont impliqué plusieurs secteurs d’activité (agriculture, santé, éducation, travaux publics, APC, hydraulique…) ont suscité de telles nouvelles attentes dans le monde rural que les pouvoirs publics ont fini par prolonger et affiner la démarche dans la nouvelle typologie des PPDRI. Ces derniers se sont diversifiés au point d’être greffés à tous les anciens programme (protection des bassins versants de barrages, lutte contre la désertification…).

Protéines animales : un retard à rattraper

La diversification des programmes et les soutiens publics mis en œuvre au cours de ces dernières années annoncent une nouvelle approche des autorités du pays quant à la prise en charge pertinente de la production des biens alimentaires. En effet, outre les grands programmes visant à soutenir l’agriculture professionnelle par l’intermédiaires de fonds spécifiques, à l’image du FNDIA, la réhabilitation du monde rural par une approche novatrice et multisectorielle participe aussi au souci de stabiliser la population et de travailler à assurer la sécurité alimentaire du pays. Au titre de précieux accompagnements, le programme d’habitat rural est venu pour soutenir et couronner ces efforts tendus vers une meilleure valorisation des espaces de l’arrière-pays montagneux et steppique. Il est vrai que les grands bouleversements en matière d’accès aux produits alimentaires se font clairement voir pendant la période de ramadan. Les contrastes sociaux y sont plus visibles et la difficulté de faire ses emplettes s’accroit en pénalisant les franges les plus fragiles de la société. Mais, de plus en plus, la chronicité du phénomène se confirme et s’aggrave. Ce n’est pas alors fortuit si les premières actions des projets de proximité ont visé l’activité d’élevage. En effet, les problèmes posés par l’alimentation de l’Algérien sont d’abord à identifier dans ce déficit d’accès aux protéines animales porteuses d’acides aminés indispensables au fonctionnement de l’organisme. En effet, sur l’éventail des produits d’origine animale, presque aucun d’entre eux n’a échappé à la tension sur le marché de façon à ce qu’il devienne inaccessible pour la plupart des bourses modestes. Les derniers produits à faire les frais d’une déréglementation chronique du marché, ce sont les viandes blanches et les œufs. Il y a quelque temps, l’œuf était cédé à 11 dinars l’unité. Le poulet évidé de ses viscères est cédé à 290 dinars le kilogramme. Quant aux viandes rouges et poissons, ils risquent d’être bientôt classés dans la rubrique des produits exotiques. Il y a un un peu plus d’une année, c’était la crise du lait qui remplissait les manchettes de nos quotidiens. La poudre de lait qui s’échangeait à 600 dollars la tonne sur le marché international ne pouvait plus assurer la marche des unités algériennes de production de lait. La subvention que l’Etat accorde aux fabricants non seulement ne couvre plus les frais de production, mais, pire, elle s’égare souvent dans les dédales de la bureaucratie et se fait longtemps désirer avant qu’elle soit empochée par les patrons laitiers. Le plus stupéfiant dans cette crise du lait était ce comportement de certains responsables qui semblaient « tomber des nues » faisant comme si l’on découvrait subitement un mal dans le corps de la société. Le mal était pourtant là depuis longtemps. Insidieux, sournois, depuis belle lurette lorsque des vaches laitières du Canada, de la Nouvelle-Zélande et de la Hollande étaient subventionnées par la rente pétrolière algérienne (or noir qui permet de payer l’or blanc). Le lait était indistinctement (poudre et sachet) subventionné. La libéralisation des prix intervenue au début des années 1990 et qui a fait suite au rééchelonnement de la dette extérieure entraîna la multiplication du prix du sachet de lait par dix (comme d’ailleurs pour la plupart des produits soutenus : sucre, semoule… ). Le vil prix auquel était ramené le lait en poudre à la fin des années 1980 a non seulement généré le gaspillage, mais il a surtout créé des réseaux de contrebandes qui fait fi des distances et des dangers du désert pour acheminer le produit vers le Mali, le Niger et le Maroc. La libéralisation tardive des prix du lait au début des années 1990 ne pouvait pas rétablir les équilibres dans l’immédiat. C’est pourquoi, un soutien, aux producteurs cette fois-ci, est consenti par l’Etat via l’élevage bovin et le réseau de collecte de lait. Mais, comme tous les dispositifs de soutien dans notre pays, celui-ci n’échappe pas aux détournements et au mauvais ciblage. Pire, il ne fait pas partie d’une politique globale qui revaloriserait les fourrages, les parcours et les prairies artificielles. Même le réseau de collecte a subi de tels couacs que certains producteurs de l’Est se trouvant en surproduction de lait ont dû, entre 1995 et 1999, jeter le produit dans les rivières.

Inexplicable surenchère

Le destin de la pomme de terre présente une curiosité peu commune dans notre pays. Elle se vend actuellement dans la fourchette de 45 à 60 DA dans le marché de détail. Après avoir été considérée pendant presque un demi-siècle comme

l’ »aliment du pauvre » avec des prix moyens qui la situent à l’équivalent de deux baguettes de pain, il se trouve que cet aliment de base a frôlé allègrement les 80 dinars pendant certaines périodes de pointe. En reprenant le cheminement causal du destin peu glorieux auquel se trouve réduite la patate sur la terre d’Algérie, le président de la Chambre nationale d’agriculture en a appelé carrément à l’arbitrage de Abdelaziz Bouteflika pour organiser les assises de l’agriculture. Donc, après des assises qui ont déjà eu lieu en 1992, de nouvelles assises ont eu lieu au début de l’année 2009. En effet, aussi bien pour le problème de la pomme de terre, de la crise du lait que des prix qui demeurent trop élevés des légumes secs (pois chiches, lentilles), les errements de la politique agricole des années 1970/80 ont fait que l’agriculteur algérien était astreint à aller plutôt s’approvisionner dans une surface appelée par une peu ragoûtante ironie de l’histoire « Souk El Fellah ». L’Etat, paradoxalement et par la vertu euphorique de la rente, lui fait la concurrence en subventionnant des producteurs étrangers qui nous fournissaient lait, lentilles, pois chiches et patates. N’avons-nous pas consommé dans la marmite de la semence de pommes de terre importée de Hollande ? Ce n’était, après tout, que justice. Quel sens de l’humour ont développé les décideurs de l’époque en important de la semence tout en sachant que l’on en avait nul besoin ! Dans une connivence générale, tout le monde accepta la situation. Dans une inconscience coupable, tout le monde trouva son compte. Le réveil fut brutal et continue à nous brutaliser. En menant une politique offensive de soutien à l’installation de chambres froides pour réguler la production de la pomme de terre, les pouvoirs publics ne sont nécessairement parvenus à assainir la situation et surtout à mettre fin aux manœuvres spéculatives de quelques milieux mercantiles qui n’ont pas hésité à aggraver la crise du tubercule.

Le développement rural au secours de l’agriculture

Les marchés de l’agriculture algérienne a suivi une échelle inversement proportionnelle à celle des recettes pétrolières qui ont fini par installer la mentalité rentière dans notre pays. Les bouleversements ont touché aussi bien les populations que les territoires. Le dernier recensement de la population et de l’habitat effectué en avril 2008 donne en tout cas des chiffres assommants en matière d’occupation de l’espace algérien. Plus des deux tiers des Algériens habitent les zones urbaines. Les statistiques du ministère de l’Agriculture datant de 2006 parlent de 13 millions d’habitants en milieu rural. La dislocation de cet espace rural, avec son lot de misère et d’exode vers les villes, est passée au peigne fin par les experts lors de la réunion walis-gouvernement sous la coupe du président de la République en décembre 2006. Un nouveau projet dénommé « Plan de soutien au renouveau rural » (PSSR) y a été présenté par le ministre délégué au Développement rural. C’est ce plan qui a été concrétisé dans la nouvelle politique de Renouveau rural et dont le processus de mise en œuvre a été enclenché au début de 2009. Il se trouve que dans les chamboulements économiques et sociaux vécus par la campagne algérienne, la notion même de ruralité est sujette à controverse. En effet, dans une situation où les métiers ruraux -et principalement l’artisanat- se meurent, où le salariat et l’économie informelle prédominent chez la population occupée où le chômage est la situation la mieux partagée et où les activités agricoles sont réduites à la portion congrue, il y a lieu de redéfinir la notion du monde rural et de lui imaginer les modèles de développement qui prennent en compte toutes ces contraintes. Dans le cadre des projets de proximité ayant obéi à la première formule initiée par le département de l’agriculture, de l’année 2003 à l’année 2006, 1 743 projets ont été formulés à la base, validés par les Comité techniques de wilaya et mis en œuvre sur le terrain. Selon les résultats annoncés à l’époque par le ministre délégué au Développement rural, ces projets ont induit la création de 91 000 emplois et ont touché 200 000 ménages. Les montants financiers alloués en 2004/2005 à ces projets sont de 3 milliards de dollars/an selon le même responsable, cela, en plus du programme des Hauts-Plateaux et des programmes classiques de soutien ciblant l’agriculture professionnelle par filière (céréales, lait…). La majorité des projets mis en œuvre l’ont été particulièrement dans les wilayas du Nord. Mais le fonds qui est le mieux utilisé -en raison de la simplicité de la procédure de sa mobilisation- est le FDRMVTC. Les travaux d’infrastructures, équipements publics et de plantations sont confiés à des entreprises du secteur agroforestier ou hydraulique tandis que les fournitures en ruches et poules pondeuses sont acquises auprès de fournisseurs agrées. Pour ce qui est de gros investissements individuels tel que l’élevage bovin ou ovin, ils étaient pris en charge par le dispositif de microcrédit. Dans le cadre des contrats de performance signés entre les directions de wilayas de l’agriculture et des forêts, d’une part, et le ministère de l’Agriculture, d’autre part, de nouveaux projets de proximité de développement rural intégré ont vu le jour à travers l’ensemble du territoire national. Dans le même cadre, des objectifs chiffrés par filières de production ont été fixés pour les produits agricoles à travers toutes les wilayas.

Amar Naït Messaoud