Lové au fond d’un vallon encaissé, le petit village d’Ivouzidène, dans la commune d’Ouzellaguen, ressemble de loin, à une mosaïque d’objets hétéroclites collés les uns aux autres. Pour atteindre ce microcosme rural confiné dans un espace de huis clos communautaire, on emprunte à partir d’Ighil Oudlès, un hameau voisin, un chemin vicinal serpentant le relief accidenté de la montagne. Le village Ivouzidène s’ouvre à la convivialité avec une générosité légendaire. Au fond de ses venelles étroites et accidentées, une vie paisible et morne s’écoule, déversant ses mains calleuses vers les champs où l’arboriculture et quelques maraîchages de subsistance, sont les seuls qui restent d’une agriculture jadis prospère. L’architecture « utilitaire » des constructions en pierres grossièrement taillées avec maçonnerie en pisé et toiture en tuiles à deux versants s’imposent à la vue. Quelques maisons cossues, inhabitées, voisines avec de vieilles bâtisses aux murs lézardés ou à moitié délabrés, témoins des blessures infligées pour la patrie et l’oubli de l’homme. Ivouzidène fait partie des quatorze villages de la commune d’Ouzellaguène rasés par l’armée française en représailles à la tenue du congrès de la Soummam. Des pâtés de maisons demeurent toujours en ruines, étalant au grand jour, les stigmates et les meurtrissures causées par la guerre. L’édicule (tajmaât) en tôle ondulée, qui représentait le cœur, le pouls et l’âme du village, est à présent voué à l’oubli.
Il est parmi les rares édifices à avoir mystérieusement échappé à la sauvagerie coloniale. La fontaine publique, fraîchement retapée, occupe le centre du village. Un filet d’eau d’une extrême douceur s’écoule d’une large bouche et semble courir à la dégustation. Le liquide est recueilli dans une vasque servant d’abreuvoir au bétail, aujourd’hui presque inexistant. Comme la plupart des villages de montagne, Ivouzidène est confronté au tragique phénomène de l’exode. « Seule une dizaine de familles vit encore ici, des retraités pour la majorité », nous dit Arezki, l’esprit de clocher manifeste. « Tous les autres sont allés s’installer en ville ou dans les villages de la vallée de la Soummam. Ils ne reviennent ici que le temps des vacances scolaires », ajoute-t-il. Une affaire de survie, en somme, que ni la beauté de la nature, ni le calme rédempteur de la montagne ne peuvent assurer.
Déserté par ses habitants, Ivouzidène sombre dans l’oubli et devient progressivement un village fantôme.
N. Maouche
