Mouloud Feraoun est un homme déchiré par la violence, mais qui, vivant intimement la complexité de l’identité algérienne mêlée de culture kabyle et d’héritage français, ne se laisse pas emporter par la radicalisation que la guerre provoque.
L’HOMME DÉCHIRÉ PAR LA GUERRE
Le journal de Mouloud Feraoun, tenu clandestinement sur des cahiers d’écolier, fut commencé le 1er novembre 1955, jour du premier anniversaire du soulèvement nationaliste en Algérie. Il l’avait transmis à son éditeur en février 1962, en demandant à Emmanuel Roblès de faire des coupures et corrections mais finalement, le texte a été publié en l’état après la mort de l’écrivain, augmenté de quelques notes datant de février et mars 1962. C’est pour l’historien la quasi-perfection du témoignage puisqu’il est écrit au moment des faits et pratiquement ni revu ni corrigé.
Le contenu des 350 pages du journal est très inégal : les 40 premières, écrites en novembre et décembre 1955, sont riches en analyse car l’écrivain dresse le bilan de la première année de guerre écoulée. Le corps de l’ouvrage, environ 250 pages, est une chronique plus ou moins bien régulièrement tenue, de 1956 à juillet 1959, date à laquelle Mouloud Feraoun décide de stopper son entreprise, par pessimisme. Il reprend cependant sa chronique en janvier 1960 et la poursuit jusqu’aux derniers jours de sa vie. Ce texte est relativement difficile à interpréter car il mêle récit et analyse. Il permet cependant de reconstituer la pensée paradoxale de Mouloud Feraoun : reconnaissant le caractère oppressif du système colonial, il opte pour l’indépendance mais ne cesse d’en appeler à la fraternité comme s’il ne pouvait se résoudre à la rupture.
Sa condamnation du système colonial s’alourdit au fil du temps. Si en décembre 1955, il lui trouve encore quelques mérites, il le juge «trop durable et trop pesant», et pense «qu’il fait oublier tous les avantages qu’il a procurés aux uns et aux autres, à tous, et qu’il continue de procurer». C’est le privilégié qui s’exprime ici, même s’il dénonce «qu’il n’y a jamais eu mariage. Non, les Français sont restés à l’écart… la lutte s’est engagée entre deux peuples différents, entre le maître et le serviteur». À ce stade, ce n’est pas la colonisation qu’il critique, mais la France qui a refusé l’intégration : «Dès le début, on savait ce qu’il fallait faire pour fraterniser avec les indigènes… On avait le choix au départ, on a choisi».
En août 1956, au moment de la nationalisation du canal de Suez, sa condamnation du colonialisme devient plus forte. Il déclare, contre ceux qu’il appelle désormais les «colonialistes» que «c’est l’ouvrier égyptien» qui a creusé le canal et non «M. de Lesseps ni le banquier». L’idée d’un quelconque avantage de la colonisation disparaît donc. Enfin, en août 1961, il affirme que la France n’a pas laissé aux Algériens d’autre choix que de recourir à la violence : il qualifie la période coloniale d’un «siècle de colonisation égoïste» et remarque, à propos du recours à la violence que «toute autre voie était bouchée». Son évolution l’amènerait-elle à comprendre l’emploi de la violence ? En réalité le reste du Journal lui est opposé. En effet, la guerre est occultée dans les 20 premières pages du Journal. Par exemple, la grève à laquelle appelle le FLN le 1er novembre 1955, pour célébrer le premier anniversaire du déclenchement de l’insurrection, est pour lui «jour de congé pour le fonctionnaire qui fait la grasse matinée». Le combat des nationalistes est lointain et il qualifie leurs actes de «sabotages» ou «gaminerie». «Les jours se suivaient, les semaines succédaient aux semaines et l’apparence restait identique à elle-même, la vie scolaire allait son petit train» écrit-il en novembre 1955. C’est l’assassinat du maire de Fort-National, en décembre 1955, qui le fait entrer dans la guerre : «Ce qui se passait un peu partout, chez nous, je le voyais de loin, mais la mort de F., c’était là tout proche». Son Journal devient donc une chronique de guerre qui renvoie dos à dos l’armée française et le FLN tandis que la population est prise dans l’engrenage terrorisme-répression. En témoigne cet extrait de mars 1956 : «C’est terrifiant. Les militaires sont impitoyables. La chose est admise, normale. Les fellaghas sont impitoyables. La chose est presque admise, normale». Ou encore cet extrait d’avril 1958 : «Les maquisards mobilisent les femmes et les soldats commencent à arrêter, torturer les femmes». Il insiste sur l’innocence des victimes de l’armée comme de celles du FLN : «Un malheureux qui tire le diable par la queue» ; «C’était un gars inoffensif et d’allure enfantine». Le recours à la violence inhibe donc chez lui toute sympathie pour le FLN, d’autant plus qu’il a dû démissionner de son poste de conseiller municipal sur ordre et sous la menace du FLN. En août 1956, pourtant, la nationalisation du canal de Suez renforce sa critique du système colonial. Il part à la rencontre des maquisards de son village mais en revient méfiant : «Je voulais avoir une opinion personnelle sur la mentalité des libérateurs, Je suis revenu avec mes doutes mais j’ai laissé là-bas mes illusions et ma candeur». Une candeur qui le laisse également stupéfait lorsque, en février 1957, prenant la défense du cadi accusé d’être membre du FLN, il est pris à partie par M. Achard, administrateur français :
«Vous, un simple troufion peut vous donner un coup de pied au cul. Le fait que vous émargez au Seuil ne change rien. Je trouve plaisants les gens qui regimbent contre notre discipline et qui suivent ponctuellement celle du FLN. Il faut savoir ce qu’on veut. C’est fini, nous n’acceptons plus la passivité». L’administrateur finit par le menacer de mort : «… On tire, vous tombez. Mort accidentelle. Un petit rapport. Vos amis pourront toujours vous regretter». C’est à la suite de ces menaces que Mouloud Feraoun demande à être muté à Alger.
Sa méfiance à l’égard du FLN ne l’empêche pas d’être favorable à l’indépendance, prise de position logique au regard de sa condamnation du système colonial. Dès février 1956, il interpelle Albert Camus et Emmanuel Roblès : «Ce pays s’appelle bien l’Algérie et ses habitants des Algériens… Dites aux Français que ce pays n’est pas à eux». La guerre renforce sa conviction que l’indépendance est la seule solution car « personne ne veut plus trahir les morts et les morts sont tombés pour la liberté». Il s’interroge d’ailleurs sur sa propre identité : «Quand je dis que je suis français, je me donne une étiquette que tous les Français me refusent, je m’exprime en français, j’ai été formé à l’école française, j’en connais autant qu’un Français moyen. Mais que suis-je Bon Dieu ? Se peut-il que tant qu’il existe des étiquettes, je n’aie pas la mienne ? Qu’on me dise ce que je suis ! Ah oui, on voudrait peut-être que je fasse semblant d’en avoir une parce qu’on fait semblant de le croire. Non, ce n’est pas suffisant». Il dénonce dans ce passage la fiction qui consiste à accorder la nationalité française aux Algériens sans leur accorder les droits qui s’y rattachent. Mouloud Feraoun fait donc un pas vers l’identité algérienne mais il y englobe les Européens d’Algérie. Il définit en effet Emmanuel Roblès comme un «Algérien non musulman» et il dit d’Albert Camus : «Il est aussi Algérien que moi». Son idéal est une Algérie indépendante dans laquelle les Européens auraient leur place.
Le cours des événements le rend donc extrêmement pessimiste. En juillet 1959, il arrête son Journal après le ralliement de plusieurs villages kabyles à la France car il pense que l’armée française est victorieuse. Puis il le reprend après la semaine des barricades et la violence des ultras en devient le thème principal. Parfois, il se prend à rêver et se réfugie dans l’utopie à laquelle il a eu recours dès novembre 1956 : «Si on laissait face à face le soldat et le Kabyle et qu’on renvoyait les états-majors de tout poil, je pense que le Kabyle et le soldat iraient gauler les olives et chasser tranquillement le sanglier». Pour Pierre-Henri Simon, ce passage porte la trace d’un «anarchisme à la Giono», commentaire très juste qui rappelle que l’artiste est porteur d’utopie. Mouloud Feraoun est donc un homme déchiré par la violence, mais qui, vivant intimement la complexité de l’identité algérienne mêlée de culture kabyle et d’héritage français, ne se laisse pas emporter par la radicalisation que la guerre provoque. Il échappe aux classifications simplistes qui font de l’indépendantiste un anti-Français. Son engagement dans les centres sociaux est d’ailleurs révélateur de son idéal de fraternité et de coopération entre les communautés.
par Sylvie Thénault
(A suivre… )
