Les retraités de la misère

Il est bien loin le temps où les retraités du bled pouvaient se la couler douce et savourer paisiblement leurs derniers jours. Aujourd’hui de plus en plus de vieillards se sont reconvertis par la force des choses à des métiers parfois ingrats et ce afin de subvenir dignement à leurs besoins et à ceux de leurs familles. Cordonneries, vendeurs de chique sur les marchés, propriétaires de « tables » où l’on trouve pelé-mêle cigarettes et autres friandises, marchands de fripes etc…, mais pour toutes ces activités, il est impératif d’avoir un fond de roulement pour investir. Ainsi, des personnes agées n’hésitent pas à se retrousser les manches et offrent leurs services aux recycleurs de Bordj, M’sila ou de Setif et pour des salaires vraiment ridicules. Ammi Amar, appelons-le ainsi pour préserver son anonymat fait dans les décharges publiques de la région depuis bientôt cinq ans, date à laquelle il a été remercié pour ses bons et loyaux services rendus à une entreprise pendant trente longues années de sa vie. Ce septuagénaire chétif au teint livide se sent mal à l’aise lorsque nous l’approchons pour l’interroger, au milieu de tous ces détritus. Ses yeux vides se mouillent lorsque nous le questionnons sur le pourquoi d’une telle activité : « J’ai trois enfants en bas âge et pour pouvoir les nourrir, les vêtir et les éduquer, je me dois de les satisfaire… et ce n’est pas avec une retraité de trois mille deux cent dinars que je pouvais les élever dignement ». Digne, notre interlocuteur le demeure et même dans sa détresse qui se lit sur son visage, il refuse la charité.  » Tant que j’ai la santé, je travaillerais et la peine ne me fait pas peur. La preuve en ramassant les déchets en matière plastique, je les revends au kg à une entreprise de recyclage de Setif et ça me suffit pour subvenir aux besoins de ma famille… Ce n’est pas à mon age que l’on cherche à faire fortune. D’ailleurs c’est trop tard pour moi. Cependant je tiens à ce que mes enfants grandissent dans un environnement correct et surtout qu’il ne leur manque rien pour qu’ils puissent réussir dans leurs études ». Ainsi pour Ammi Amar et tous les autres retraités ne bénéficiant pas de pensions en euros le labeur est toujours d’actualité. Là encore, seules leur détermination et leur volonté affichée semblent les faire travailler sans répit et ils sont légions en Kabylie ces vénérables vieillards, qui préfèrent souffrir plutôt que de se plaindre, car même en se sachant exploités, la dignité passe avant toute chose.

Hafidh B.