Après la wilaya de Bouira qui a enregistré un débrayage des travailleurs communaux au niveau du chef-lieu il y a quelques semaines, c’est au tour de Tizi Ouzou de vivre le même malaise, dont la partie la plus visible, demeure cet amoncellement d’ordures dans plusieurs endroits d’une ville qui, sans ce mouvement déjà trouve toutes les peines du monde à
bénéficier d’un cadre de vie à la mesure des aspirations de ses habitants.
Outre le mécontentement des employés municipaux, mouvement qui avait pris l’année passée une dimension nationale-, les autres secteurs de l’administration relevant de la Fonction publique ne semblent pas non plus être satisfaits de l’évolution de leur situation sociale. Comme l’ont revendiqué auparavant certains protestataires des syndicats communaux affiliés au SNAPAP, il s’agit, à travers le dérayage auquel ils ont eu recours, d’ « exiger le rattrapage du pouvoir d’achat et des réponses aux revendications des travailleurs ». Les travailleurs communaux ne semblent pas recevoir sous un jour favorable leur statut particulier. Selon le ministère de l’Intérieur et des Collectivités locales, une commission spécialisée constituée de hauts cadres de ce ministère a été mobilisée pour apporter des enrichissements au texte initial. Cependant, les communaux qui ont recouru l’année dernière à la solution de la grève, ont reproché à cette commission le fait qu’elle n’avait pas associé les représentants de cette catégorie d’employés à la réflexion et aux séances de travail. Une grande partie des revendications des communaux sont également celles de l’ensemble des travailleurs de la fonction publique : valorisation conséquente des points indiciaires, promulgation du régime indemnitaire, maintien des avantages de la retraite acquis au cours des dix dernières années, intégration du personnel contractuel,…etc. De toute façon, il est complexe de se faire une idée exacte de ce à quoi vont aboutir les différents statuts particuliers du corps des fonctionnaires tant que leur promulgation intégrale n’a pas encore lieu. Le nouveau statut de la Fonction publique de 2007 n’a pas encore bénéficié de l’application complète de ses dispositions et clauses et, ce, pour une raison de poids : les statuts particuliers de différents secteurs émargeant au budget de l’État ne sont pas tous prêts. D’autres ont vu leur adoption ajournée en raison de certaines incohérences que contient le document de propositions élaboré par les partenaires sociaux. Au vu de cette situation peu confortable, ce sont des statuts transitoires qui ont cours dans la plupart des administrations publiques et, ce, depuis avril 2008. La régularisation n’interviendra qu’après l’adoption des statuts particuliers des secteurs concernés, et ce sera des reliquats- des centaines de milliards de dinars- accumulés depuis plus de deux ans qui seront débloqués pour les fonctionnaires.
Un lourd passif
Étant, depuis le milieu des années 1990, soumis au droit de regard du Fonds monétaire international (FMI), institution par l’intermédiaire de laquelle l’Algérie procéda au rééchelonnement de sa dette extérieure, la Fonction publique, volet important de l’administration et de l’économie du pays, a eu une histoire chaotique qui avait installé avant l’instauration de l’autonomie des entreprises publiques en 1988 et le divorce structurel de l’État d’avec le parti unique du FLN, une confusion totale et durable entre les structures administratives de l’État, symbole de sa souveraineté et instruments de la puissance publique, et le reste de la sphère économique et idéologique. En d’autres termes, les permanents du parti émargeaient au budget de la fonction publique et les entreprises publiques recevaient des subventions du Trésor public. Ce parcours imposé par la grâce de l’économie administrée n’a subi l’évolution dictée par les nécessités du monde actuel qu’au prix de déchirements qui ont déteint sur la marche des entreprises et de l’administration elle-même. Après ce découplage qui préfigurait d’autres formes d’évolutions tendant à assurer à l’administration son autonomie et à lui conférer les attributs de puissance publique, la Fonction publique se heurtera à moult écueils charriés par la libéralisation de l’économie, la nécessité de stabiliser les indicateurs macroéconomiques et l’impérative adaptation aux différents changements qui ont affecté le paysage économique et social du pays. Avec plus d’un million et demi de fonctionnaires civils, paramilitaires et militaires, payés sur le budget de fonctionnement de l’État, et avec des milliards de dinars destinés chaque année à l’alimentation du budget d’équipement piloté par cette même administration, plusieurs thèses se sont entrechoquées pour appeler à des dégraissages massifs dans ce corps ou bien encore au maintien de l’emploi, mais sans une analyse approfondie des véritables missions dévolues aux structures de l’État dans l’étape historique qu’il traverse. Malgré l’émergence de l’entreprise privée et des plans d’investissements publics confiés à des entreprises privées algériennes ou étrangères, la donne ne semble avoir beaucoup changé pour l’emploi ; l’État demeure, avec plus de 1,5 millions de fonctionnaires (civiles, militaires et paramilitaires) le premier employeur du pays. Cependant, une vision purement statistique ne risque pas de toucher aux véritables problèmes qui couvent dans la Fonction publique. Pire, elle risque même de les voiler face aux enjeux de l’ouverture économique et des défis de la mondialisation. C’est pour dépasser cette approche tronquée que le président Bouteflika avait confié au début de son premier mandat, le travail d’investigation sur ce secteur vital de la vie de la Nation à une commission présidée par une éminence en la matière, M. Missoum S’bih, actuel ambassadeur d’Algérie à Paris. Il s’agissait de faire un véritable état des lieux de l’administration publique en général (personnel, prestations de service, performance, technologie, gestion des territoires) et de faire des propositions pour sa modernisation aux standards internationaux. Car, le diagnostic de l’administration algérienne s’était figé un certain moment-lorsque des constats ou des critiques arrivent à s’échapper de quelques officiels- sur certains symptômes extérieurs : inflation du personnel, bureaucratie et archaïsme des méthodes de travail. La Commission est allée plus loin dans ses investigations en faisant état de la médiocrité de l’encadrement, de l’inefficacité des méthodes de travail, du manque d’adéquation entre la formation scolaire et universitaire avec les véritables missions de service public et de puissance publique et, enfin, des incohérences et travers générés par l’hypercentralisation des pouvoirs de décision aggravés par une division déséquilibré du territoire. C’est visiblement au compte-goutte que les autorités glanent dans ce fameux rapport pour annoncer, par intermittence, des mesures qui sont encore loin de répondre aux besoins des défis qui se posent à l’administration algérienne. Et pourtant, cela est connu à travers tous les pays du monde, aucune réforme économique n’est susceptible de s’imposer ni, a fortiori, d’avoir le souffle long sans une administration compétente, efficace, décentralisée et ouverte sur les méthodes modernes de gestion.
Une nécessaire refonte
Aussi bien dans les services publics destinés aux citoyens dans leur vie domestique et quotidienne (prestations au niveau communal, de daïra ou de wilaya) que dans les grands investissements publics (infrastructures et équipements), ce sont les structures administratives publiques qui sont mobilisés en leur qualité de prestataire d’un service public, dans le premier cas, et de maître de l’ouvrage, dans le second cas. C’est dire l’importance et le caractère stratégique de telles institutions généralement noyées dans le terme générique d’administration. La légitimité des revendications des travailleurs de la Fonction publique- aussi bien dans les services déconcentrés de l’Etat qu’au niveau des services centraux- ne fait aucun doute dans une situation où le pouvoir d’achat est rogné chaque jour par l’inflation et où la précarité élit domicile au-delà des poches restreintes qu’elle a envahies au cours de ces dernières années. Cependant, cette ‘’reconnaissance’’ de légitimité ne devrait pas dissimuler ou reléguer au second plan les autres dures réalités nos structures administratives. Tout en étant appréhendés dans toute leur ampleur, les salaires ne sont qu’un ‘’reflet monétaire’’ de la gestion des ressources humaines exerçant une tâche particulière. Ils ne devraient pas avoir pour vocation de cacher les travers de l’administration publique. Pour rendre plus efficace et moderniser les services de l’administration, le président de la République a insisté à chaque audience relative aux activités du ministère de l’Intérieur et des Collectivités locales, sur la nécessité d’un nouvel encadrement technique pour les communes de façon à ce qu’elles puissent faire face aux différentes tâches de développement local et de gestion du territoire. Sur ce plan, de nouveaux postes budgétaires ont été accordés par l’administration de la Fonction publique aux mairies. Ces dernières ont commencé à recruter depuis 2009 dans les corps de différents métiers des diplômés censés suivre, contrôler et réceptionner les projets de développement communaux. De même, les nouveaux documents administratifs délivrés aux citoyens (carte d’identité et passeport biométriques) réclament un personnel et une formation spécialisés que les structures concernées sont en train de mettre en place progressivement. Les finances locales sont appelées, elles aussi, à une refonte aussi bien sur le plan de la fiscalité locale que de l’utilisation des deniers de la collectivité.
Amar Naït Messaoud

