(4e partie et fin)
La voix de la négresse est tellement plaintive et pleine de compassion que les six dromadaires se mettent à blatérer (asraârou âne) dans une complainte à faire frémir les cœurs les plus endurcis. Le cadet est bouleversé, pris dans le jeu de l’action, il se met lui-même à pleurer comme un nouveau-né. De retour à la maison, il leur raconte le phénomène auquel il vient d’assister, on le prend pour un fabulateur, voire un fieffé menteur. Il s’en défend et dit qu’il a raison. « Puisque vous ne me croyez pas, car je suis le cadet, allons tous demain aux champs ». Pour avoir, le cœur net, ils suivent la négresse et les dromadaires. Une fois en plein champ, ils voient la négresse se mettre à pleurer et à débiter son éternelle litanie : « Alou Alou ay az’rou ! »Ils sont sincères et ne comprennent pas totalement le sens des paroles prononcées. Pour essayer de percer le terrible secret, l’aîné des sept frères sort de sa cachette et se dirige vers la négresse et lui dit :- « Ay ghar akka thets roudh a thamak’asouth i loughman ! » (Pourquoi pleures-tu ainsi, bergère de camélidés !)- « Je pleure sur mon sort funeste, je ne suis pas une négresse, malgré les apparences. Je suis votre sœur et vous êtes mes frères. Elle qui prétend être votre sœur n’est, en réalité, que ma servante noire. Comme elle connaît l’existence des deux fontaines et le pouvoir miraculeux de leurs eaux, fatiguée, elle m’a suppliée de la faire monter sur mon cheval. Une fois dessus, elle s’est mise au galop pour rejoindre les deux fontaines et s’est baignée dans celle qui rend la peau blanche même à une négresse. Comme je suis arrivée aux deux fontaines, exténuée, couverte de poussière et de sueur, je n’ai pas voulu me baigner dans thala (la fontaine) à l’eau trouble (souillée par la négresse). Je me suis baignée dans celle qui était propre et qui était normalement destinée aux négresses. Une fois ressortie de l’eau, j’étais devenue aussi noire qu’un corbeau. Mais ce n’est pas ma couleur d’origine, car je suis blanche de peau ». Pendant qu’elle racontait son pitoyable récit, les sept frères se serrent autour d’elle. Pour les convaincre de la vérité de ses dires, elle leur dit :- « Neh chaâr iou ig’a am lah’rir, netsath ikarkech ik’our ! » (Moi, j’ai les cheveux fins et soyeux, tandis qu’elle, ils sont crépus. La différence est là, vous pouvez le constater tout de suite si vous le voulez). Interloqués, les sept frères tiennent conseil et rentrent à la maison avec la négresse et ses dromadaires. La pauvre sœur est étonnée, dès qu’elle voit tout le monde rentrer en même temps, elle leur dit que ce n’est pas le moment, du moins pour la négresse, qui n’a pas l’habitude de rentrer ses bêtes avant que le soleil ne disparaisse à l’horizon. – « Aujourd’hui, c’est exceptionnel, s’écrit le puîné, nous sommes venus vous confronter, afin de connaître qui est notre véritable sœur, toi ou elle ! »- « Vous rigolez, mes frères, votre sœur c’est moi, vous ne le voyez pas à la couleur de ma peau ? Ne croyez pas aux balivernes de cette négresse gardeuse d’animaux ! Elle est jalouse de moi et raconte n’importe quoi ». – « Si tu dis vrai, enlève ton foulard et laisse tomber tes cheveux !- « Par respect et par pudeur pour vous, mes frères, je ne peux faire une chose pareille. Respectez mon intimité ! »- « Raconte-là à d’autres », tonne l’aîné. Et d’un geste brusque, il lui arrache le foulard. Dénudés, ses cheveux crépus se hérissent, ébouriffés. Plus aucun doute n’est permis. Leur sœur devenue négresse, quand elle enlève à son tour son foulard, ses cheveux tombent, ils sont fins et longs. Presque tous les points sont réglés, il ne reste plus qu’un seul : rendre la couleur originelle aux deux jeunes filles. Ils se rendent aux deux fontaines et font plonger de force leur fausse sœur dans la fontaine aux négresses, aussitôt elle reprend sa couleur d’origine, noire d’ébène. Une fois redevenue négresse, ils font plonger leur sœur encore noire dans la fontaine des blanches et le miracle se produit. De négresse noire qu’elle était, elle redevient aussi blanche que de la poudreuse fraîchement tombée. Les sept frères entourent leur sœur l’embrassent et ne cessent de louer sa beauté. Ils ont une très belle sœur dont ils auraient pu être fier depuis des années, mais à cause de la maudite sorcière, ils ont été privés de la voir depuis des années. Pour faire plaisir à leur sœur, qui a tant enduré, ils lui demandent de préconiser un châtiment pour la négresse. – « Je vous laisse à vous le soin de la châtier ! »Après conseil, la négresse fut écartelée. De retour chez ses parents avec ses sept frères derrière elle, la jeune fille est accueillie en héroïne. Pour marquer l’évènement, leur père ordonne des réjouissances qui durèrent sept jours et sept nuits, où riches et pauvres mangent couscous et viande à satiété. « Our kefount eth’houdjay i nou pour kefoun ird’en tsemz’ine. As m-elâid’ ametch ak’soum ts h’em’zine ama ng’a thiouanz’iz’ine. » (Mes contes ne se terminent, comme ne se terminent le blé et l’orge. Le jour de l’aïd, nous mangerons de la viande avec des pâtes, jusqu’à avoir des pommettes rouges et saillantes). «
Lounès Benrejdal
