« Le Printemps berbère n’était l’œuvre ni d’une génération spontanée, ni le fait d’un hasard et encore moins, d’un groupe d’illuminés ! »
Invité dans la soirée du lundi, par un collectif culturel de la résidence universitaire de Targa-Ouzemmour (Bejaia), Djamel Zenati a revisité l’archéologie politico-sociale à l’origine de l’explosion populaire suite à l’interdiction, le 10 mars 1980, d’une conférence de Mouloud Mammeri, au tout nouveau centre universitaire de Tizi Ouzou, sur les poèmes Kabyles anciens.
La population Kabyle subissait depuis longtemps un insupportable déni identitaire, en fait le trait le plus patent du dispositif d’oppression mis en place par le système politique qui a fait suite au départ des Français. « L’Indépendance fut, trivialement, une nationalisation de l’Etat colonial, elle a enfanté d’un système qui s’est construit sans et contre le peuple Algérien », estime Djamel Zenati. La branche indépendantiste du mouvement nationaliste était déjà fortement influencée par le jacobinisme français, son arabo-islamisme idéologique en était un « miroir inversé ».
Un certain nombre de dénis construits sur la violence, le « néo-patrimonialisme » et la falsification de l’histoire nationale seront les traits saillants de ce système. « Les dénis ont pour but de priver le peuple de sa conscience et de l’empêcher de concevoir une vie collective », analyse l’ancien détenu d’Avril 1980.
Mais tels des ruisseaux qui s’ajoutent pour former les grandes rivières, certaines contingences vont faire « jonction »- le mot est de Djamel Zenati- pour enfanter du Printemps berbère.
Ouvert en 1977, le centre universitaire de Tizi-Ouzou allait accueillir une promotion de bacheliers ayant un vécu des plus frustrants inscrits dans la « dialectique oppressions -résistances ».
En 1976 eut lieu l’affaire des poseurs de bombes, l’occasion pour le régime de Boumèdiène d’organiser une vaste répression anti-berbère. L’Académie Berbère entreprenait depuis un certain temps déjà un travail politico- scientifique tandis que les Ferhat, Djamel Allam, Idir, et d’autres égrenaient les notes d’un nouveau répertoire de chansons engagées.
Chanteur immensément populaire, Ait Menguelet abandonnera à son tour la chanson sentimental pour s’engager dans la contestation. La JSK qui commence déjà à s’affirmer comme une équipe qui compte dans le championnat de football draine d’innombrables supporters avides d’affirmation identitaire.
« L’université de Tizi-Ouzou était un lieu de rencontre, un échantillon représentatif de la Kabylie , un pôle de militance, elle constituera ainsi la première jonction des énergies excédées par le déni identitaire », estime l’orateur. Elle réalisera aussi une « deuxième jonction » entre une génération d’enseignants « particulière »- des anciens élèves de Mammeri et des militants politiques- et cette première promotion toute aussi « particulière » d’ étudiants.
Autre jonction : en rupture de ban avec le PAGS, réincarnation du Parti communiste Algérien, tout occupé aux volontariats pour la Révolution agraire, des étudiants communisants rejoindront leurs pairs dans des « comités autonomes », des organisations qui se sont inscrites en dehors du cadre officiel de l’UNJA.
En 1978, la mort de Boumediene allait libérer les « forces centrifuges » du pouvoir et libérer, malgré une apparence contraire, psychologiquement toute la société une contingence historique assez déterminante. Tout cela allait donner un grand mouvement démocratique solidement ancré dans la citoyenneté le Printemps d’avril 1980. « Il faut travailler à construire des jonctions, tous les mouvements qui ont bouleversé le monde ont été les produits de jonctions », enjoint Djamel Zenati dans une tonalité qui parle au présent.
Encore plus actuel, il estime que « l’Algérie a les moyens d’aller vers un changement radical et pacifique du système qui ne lèse personne ». Il ne croît pas néanmoins que ce soit là l’option choisie par le système, Bouteflika n’ayant annoncé le 15 avril, ni échéances ni contenus pour les réformes qu’il a évoquées.
Sur un autre plan, Zenati se déclare ouvert à d’éventuelles discussions sur l’organisation politico-administrative du pays en réponse à une question sur l’autonomie de la Kabylie, un débat qu’il estime partie intégrante de celui sur l’Assemblée constituante.
M. Bessa

